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(À écouter, une entrevue avec Alain Ehrenberg à partir de la 30e minute.)
Ce qu’il y a d’intéressant avec « la dépression, comme toute pathologie mentale, [c’est qu’elle] ne fait pas partie des maladies assignables dans une partie du corps humain[1] », et là réside tout le problème de la psychiatrie moderne. Par exemple, lorsque le clinicien cherche à établir un diagnostic, il tente tout d’abord d’identifier certains symptômes pour ensuite les interpréter afin de proposer le traitement approprié. Par contre, la psychiatrie se trouve quant à elle dans une situation toute particulière : « lorsqu’elle découvre la cause d’une pathologie mentale, comme ce fut le cas pour l’épilepsie, c’est que celle-ci n’était pas mentale.[2] » Comme le souligne fort bien Alain Ehrenberg, « Au point de départ de ce parcours de soixante ans [de la psychiatrie] : un sujet malade et guérissable à l’humeur douloureuse ; à l’arrivée, une action régulièrement déréglée et un individu chroniquement affecté par sa pathologie.[3] » Lorsqu’on y regarde de près, l’histoire de la psychiatrie nous enseigne une chose : « les désaccords sur les causes, les définitions et les traitements des pathologies, les incertitudes qui accompagnent l’histoire du raisonnement psychiatrique sont particulièrement révélateurs des transformations de la personne.[4] » Et la personne (l’individu), depuis les débuts de la Révolution industrielle, a été soumise à de profondes transformations. « L’évangile de l’épanouissement personnel dans une main, le culte de la performance dans l’autre[5] » il est désormais possible de voir « comment l’histoire de la dépression met en lumière le type de personne que nous sommes devenus dans la foulée des exigences de la libération psychique et de l’initiative individuelle. La dépression est à l’insuffisance ce que la folie est à la raison et la névrose au conflit.[6] » Et c’est justement à partir de la notion d’insuffisance que se cale la dépression.
Un lien social en crise
Le tableau [7] qui suit nous offre une perspective historique de la transformation du lien social depuis les débuts de la Révolution industrielle. L’Âge du capitalisme sauvage (1860-1929), celui des barons de l’industrie où l’entreprise privée est roi et maître et l’individu considéré comme une simple marchandise ; l’Âge du capitalisme démocratique (1930-1973), au sortir de la Grande Dépression où l’état commence à intervenir et à réguler les marchés ; l’Âge du supercapitalisme (1973-2005), qui commence avec le premier choc pétrolier, qui s’emballe sous le reaganisme et le thatchérisme, et qui culmine avec la mondialisation [8]. Finalement, je me permets ici de proposer un troisième âge, celui d’un capitalisme distribué [9] qui se veut mené par l’industrie des hautes technologies et qui fera en sorte d’achever l’autonomisation de l’individu en lui proposant des technologies à bon marché pour se prendre en charge lui-même. Ici on mutualise l’offre.

Dans ce tableau, ce qui intéresse au premier chef, c’est à la fois la position hiérarchique des acteurs selon l’un des quatre âges et l’effet social de l’idéologie en place. Tout au cours de la période du capitalisme démocratique, l’État se positionne comme l’acteur social de premier plan et relègue au bas de l’échelle entrepreneurs et financiers. Il s’agit donc d’un renversement total des positions par rapport à l’âge précédent, et c’est non seulement la montée en puissance des syndicats, mais aussi la mise en place des grands régimes de protection sociale sous différentes formes dans différents pays. Le lien de solidarité organique, totalement fondé sur la division du travail social comme l’avait envisagé Durkheim pour l’individu, à savoir « une position sociale susceptible d’apporter à chacun à la fois la protection élémentaire et le sentiment d’être utile[10] » prend ici tout son sens. Mieux encore, tout au cours de la période du capitalisme démocratique, l’individu n’a plus seulement droit à une protection élémentaire, mais à une multitude d’avantages sociaux partagés à la fois par l’État, l’entreprise et l’individu.
D’une grammaire de la dépression
Paradoxalement, c’est au cours de l’Âge ingrat où l’individu est protégé par différentes mesures socialisantes, où les conditions de vie s’améliorent à tous les niveaux, où le pouvoir d’achat augmente d’année en année, où « les personnes nées après 1945 sont celles qui non seulement ont la meilleure santé physique qui ait jamais existé dans l’histoire moderne, mais qui encore ont été élevés dans une période de prospérité inédite[11] » que la dépression se manifeste. En fait, la contrepartie de tous ces progrès qui se traduit par « l’urbanisation, la mobilité géographique, les ruptures affectives, la croissance de l’anomie sociale, les changements dans les structures familiales, la fragilisation des rôles sexuels augmenteraient la teneur en dépression. » Par ailleurs, en 1989, l’Association américaine de médecine publie une synthèse d’études épidémiologiques et démontre que « le risque accru de faire une dépression pour les personnes nées après la Seconde Guerre mondiale serait indiscutable.[12] » Le plus intéressant, c’est que ces études convergent toutes dans une direction donnée pour expliquer cette montée de la dépression : les changements sociaux.
Il faut bien admettre que les changements sociaux ne peuvent à eux seuls tout expliquer en matière de dépression. Il faut qu’il existe également une ‘grammaire de la dépression’ à travers laquelle l’individu peut mener son propre diagnostic, et celle-ci ne peut exister que si on institutionnalise la dépression. C’est donc par « l’angoisse, l’insomnie et le surmenage que le thème de la dépression apparaît dans les grands magazines publics[13] » vers 1960, fournissant par le fait même « un outillage interprétatif pour résoudre ou surmonter les problèmes intimes.[14] » Autrement dit, la dépression suppose des acteurs qui formulent les comment et les pourquoi de celle-ci, qui seront ensuite relayés par les puissants vecteurs de diffusion que sont les médias de masse. La dépression est donc « produite dans une construction collective qui lui fournit un cadre social pour exister.[15] » La dépression est née ; elle devient une « grammaire de la vie intérieure pour les masses.[16] » Il y a ici crise du lien social et spécifiquement du lien de participation organique : comment l’individu dépressif peut-il exercer sa fonction en société et comment peut-il se sentir utile au sens où Durkheim l’entendait s’il est dépressif ? Est-il possible de réparer l’individu tombé en panne ?
Comme le souligne Alain Ehrenberg, « la modernité démocratique — c’est sa grandeur — a progressivement fait de nous des hommes sans guide, nous a peu à peu placés dans la situation d’avoir à juger par nous-mêmes et à construire nos propres repères.[17] » C’est ici que l’individu souverain qui n’est semblable qu’à lui-même annoncé par Nietzsche prend non seulement toute sa signification, mais devient la forme de vie commune. On comprendra alors qu’une telle démarche ne peut s’effectuer sans heurts. Passer de la culpabilité à la responsabilité exige une reconfiguration de l’individu. Ce qui était autrefois vu comme un ‘péché’ de l’individu qui ne respecte pas les règles (permis/défendu) est aujourd’hui perçu comme une ‘panne de la responsabilité’ (possible/impossible) ; c’est donc dans ce cadre qu’Ehrenberg situe la dépression de l’individu : dans la panne des ressorts internes de ce dernier, « un vieux pneu à regonfler et un anxieux à calmer.[18] »
Réflexion
Il est plausible de penser que la dépression est de nature anomique (Durkheim). C’est-à-dire qu’elle intervient ici dans un contexte où l’individu est confrontée à une dualité ‘possible/impossible’ et où il a l’injonction d’être lui-même sans qu’on lui fournisse pour autant toutes les étapes du « mode d’emploi » pour y parvenir. Il y aurait donc ici défaut de régulation : les individus ne sont plus tenus à une obéissance disciplinaire, mais ils sont tenus à identifier par eux-mêmes ce qui leur permettra d’être eux-mêmes dans un cadre mal défini. La dépression, tout comme le suicide évoqué par Durkheim, serait donc le “mal de l’infini” où tout semble possible, alors qu’en fait tout ne l’est pas.
Pour répondre à ma question de base, à savoir s’il existe un lien de causalité entre la dépression et l’autonomisation croissante de l’individu, il semble plausible de répondre par l’affirmative, « car les notions de projet, de motivation ou de communication dominent notre culture normative.[19] » La dépression devient, pour ainsi dire, le garde-fou de l’individu, un genre de contrepartie à toute l’énergie qu’on lui impose de déployer pour être souverain de lui-même. L’individu acquiert ainsi la conviction qu’il doit de plus en plus recourir à la médicalisation, « incité à penser que tous les défis de l’existence nécessitent une intervention clinique.[20] »
[1] Ehrenberg Alain, La fatigue d’être soi, dépression et société, Odile Jacob (poches), Paris, 2000, p. 21.
[8] Krugman Paul, L’Amérique que nous voulons, Flammarion, Paris, 2008, 352 p.
[9] Ce n’est pour le moment qu’une proposition spéculative qui doit être étayée par des observations empiriques à partir des tendances actuelles.
[10] Durkheim Émile, De la division du travail social, eBooksLib sur iBookStore, visionnement horizontal sur iPad, p. 377.
[11] Ehrenberg, 2000, p. 142.
[16] Idem, p. 145.
[18] Idem, p. 177.
[20] Hadler Nortin M., Malades d’inquiétude ?, traduit de l’anglais par Fernand Turcotte m.d., Québec, PUL, 2010, p. 1.