Archive

Archives Auteur

Autonomisation de l’individu : une définition

8 février 2012 1 commentaire

On parle de plus en plus d’autonomisation croissante de l’individu, sans compter qu’on s’en sert pour expliquer différents phénomènes sociaux. Mais de quoi s’agit-il au juste ? Avec la Révolution industrielle, et dans la foulée du libéralisme qui accompagnait celle-ci, l’individu s’est retrouvé confronté à une reconfiguration systématique du lien social. D’une solidarité mécanique[1] fondée sur une dualité ‘permis/défendu’, il est passé à une solidarité organique[2] fondée sur une dualité ‘possible/impossible’. L’individu a maintenant l’injonction de se réaliser. Ceci étant précisé, je ne procéderai pas ici à une genèse de l’individualisme moderne, et je vais immédiatement passer au modèle américain de l’autonomisation de l’individu. Pourquoi ? Parce que ce modèle est celui qui semble présentement s’exporter, s’adapter et se mouler aux différentes cultures dans lesquelles il s’implante sous la pression des forces du marché.

D’entrée de jeu, il faut dire que l’autonomisation (empowerment) de l’individu est non seulement un trait culturel américain, mais aussi une catégorie sociale aux États-Unis. L’idée, derrière l’autonomisation, est d’éviter à l’individu de devenir un fardeau pour la communauté. On part ici du principe que chaque individu a la capacité d’acquérir le pouvoir de travailler et de décider de son destin familial, social, économique et professionnel — d’où l’empowerment. Dans un tel contexte, toute mesure de protection sociale devient une atteinte à la liberté de l’individu de pouvoir accéder à l’empowerment ; il est en insuffisance de responsabilité.

Avec le délestage étatique croissant des mesures de protection sociale dans des pays comme le Canada et ceux de l’Union européenne, le modèle de l’empowerment à l’américaine s’infiltre et s’adapte aux cultures qu’il rencontre ; il ne s’agit pas, du moins je le pense, d’un copier/coller systématique[3], mais d’une adaptation. Dans un tel contexte, toute suppression de mesures de protection sociale devient une atteinte à la liberté de l’individu qui se voit dès lors dans l’obligation de se pendre en charge lui-même et d’accéder à l’empowerment ; il est en trop plein de responsabilité.

À partir de ces constats, je voudrais ici proposer une autre définition de l’autonomisation de l’individu qui placerait le concept dans une position qui permettrait d’expliquer non seulement comment il fonctionne, mais aussi comment il impacte l’individu. Par exemple, et non exclusivement, si l’individu est confronté à la fermeture de son usine (problème externe) il doit faire en sorte de prendre les mesures nécessaires (problème interne) pour assurer sa sortie de crise. Il ne doit compter que sur ses propres ressorts personnels.

 Autonomisation de l’individu
Processus d’internalisation de problèmes externes plaçant l’individu dans une position où il se doit de prendre toutes les mesures nécessaires pour demeurer entièrement fonctionnel en société, tant sur le plan physique, psychologique, qu’économique.

Cette définition nous offre un avantage : il s’agit d’un processus qui touche à tous les aspects de la vie de l’individu. Ce faisant, elle offre une perspective sociale pour éventuellement analyser des phénomènes comme la dépression, la santéisation, la mobilité sociale, etc. liés au délestage étatique progressif des mesures de protection sociale. De plus, la définition me semble assez générale et ouverte pour inclure les adaptations possibles de l’autonomisation à l’américaine dans différentes cultures.

Et maintenant, votre avis sur la définition que je propose !

© Pierre Fraser, 2012


[1] La cohésion sociale est fondée sur le partage de valeurs communes très fortes et sur le fait qu’aucun écart à la norme n’est toléré.

[2] La cohésion sociale est fondée sur la différenciation et sur l’interdépendance des individus entre eux que favorise la division du travail.

[3] Le modèle de la flexisécurité de pays comme le Danemark et les Pays-Bas est intéressant à cet égard. Il s’agit, en gros, d’un dispositif social qui autorise les entreprises à licencier aisément des employés au cours de périodes économiques plus difficiles (volet flexibilité), tout en proposant aux employés licenciés de longues indemnités importantes (volet sécurité).

Autonomisation de l’individu : l’exportation du modèle américain

5 février 2012 3 commentaires

Introduction

On parle beaucoup de l’autonomisation croissante de l’individu — injonction faite à l’individu à devenir lui-même, à se prendre en charge. « L’évangile de l’épanouissement personnel dans une main, le culte de la performance dans l’autre[1] » l’individu est appelé à gérer toutes les facettes de sa vie. L’homme est devenu souverain, propriétaire de lui-même, au sens où Nietzsche l’entendait.

Le concept d’autonomisation croissante de l’individu semble aujourd’hui servir de base pour expliquer différents phénomènes comme la dépression, le stress récurrent, les inégalités sociales, l’obésité, etc. Par contre, comprend-on vraiment ce que signifie ce concept ? Dès qu’on s’en sert pour expliquer un phénomène social, en a-t-on exploré toutes les facettes ? Je vous propose donc une analyse toute personnelle — basée sur les travaux d’Alain Ehrenberg — qui ne prétend surtout pas pas apporter un éclairage définitif sur la question, mais qui cherche tout simplement à explorer un autre aspect de la question.

Qu’est-ce que l’autonomie de l’individu ?

Aux États-Unis, les sectes protestantes ont eu une influence majeure sur la notion de responsabilité : le chrétien possède un Dieu intérieur, conséquemment il a une responsabilité envers la société. Dans le modèle canadien ou européen, c’est plutôt la société qui a une responsabilité envers l’individu. En ce sens, la question de responsabilité personnelle (« self ») a deux connotations très différentes si l’on est américain d’un côté et canadien ou européen de l’autre.

Dans la culture américaine, toute forme d’intervention de l’État est perçue comme un déclin de la responsabilité individuelle, tandis qu’au Canada et dans les pays européens, toute forme de retrait de l’État est perçue comme une augmentation indue de la responsabilité individuelle. Il y a donc ici une différence culturelle majeure, et je pense qu’il est nécessaire de comprendre cette différence pour comprendre comment fonctionne la société américaine, sans compter que ce modèle culturel américain de la responsabilité s’exporte actuellement sur la planète par le truchement des forces du marché. Alors qu’aux États-Unis l’accent est mis sur l’opportunité dont bénéficie chaque individu, au Canada et en Europe l’accent est mis sur la protection dont bénéficie chaque individu.

États-Unis Canada + Europe
Autonomie Indépendance personnelle, coopération et compétition. Indépendance par la protection étatique.
Égalité Protection personnelle, responsabilité personnelle, individualisme moral. Protection collective, responsabilité collective, individualisme politique.
Compétition Égalité des opportunités dépend de ses propres capacités relationnelles et cognitives. Inégalités de la distribution des capacités personnelles face aux exigences du marché de l’emploi.
Crise Introduction de protections sociales. Déclin et insuffisance de la responsabilité individuelle. Abandon de l’individu aux forces du marché. Augmentation et excès de la responsabilité individuelle.

Le tableau précédent met en lumière deux constats intéressants :

  1.  Le modèle américain cherche à rendre l’individu capable de saisir des opportunités en l’aidant à entrer dans la compétition (empowerment), et on lui fournit les outils pour le faire. On comprendra alors mieux pourquoi l’industrie du « Life Succes » est si populaire aux États-Unis. Quant à lui, le vocabulaire utilisé est sans ambiguïté : « Creating a Success Life for Yourself, Four Essential Ingredients to Make Your Dreams a Reality, Small Steps Towards Extraordinary Success, Envisioning Your Life’s Goals, Raise Your Success Mindset, Cultivating a Prosperity Mindset ».
  2. On peut ici supposer que la crise de l’individu au Canada et dans les pays européens est basée sur le fait que l’État se désengage de plus en plus de ses responsabilités, et que ce dernier est incapable de saisir des opportunités qui l’aiderait à entrer dans la compétition. Ici, le citoyen est confronté au modèle américain sans que l’État lui fournisse pour autant les outils pour entrer efficacement dans le mode de la compétition alors que le mode de la protection s’effrite. Actuellement, ce vide laissé par l’État est en passe d’être comblé par l’industrie du « Life Success » et on comprendra mieux en ce sens pourquoi les coachs de vie, les tenants de la PNL et autres psychothérapeutes investissent le champ de l’autonomisation de l’individu.

Une nouvelle catégorie sociale

Pour les américains, l’autonomie de l’individu est depuis longtemps une catégorie sociale, ce qui n’est pas le cas pour les canadiens et les européens. La crise que ces derniers vivent est celle de l’intrusion d’une nouvelle catégorie sociale qui s’impose par le truchement des forces du marché[2]. Ce n’est ni banal ni trivial, et comme le souligne Alain Ehrenberg : « Nos sociétés sont confrontées à des problèmes de cohésion sociale résultant de la perte d’efficacité des systèmes de protection et de lutte contre les inégalités instaurées au cours du XXe siècle.[3] »

L’autonomie est en passe de devenir une catégorie sociale dans les sociétés autrefois régit par la protection étatique. Conséquemment, « aux changements dans la manière d’agir qu’est l’autonomie correspondent des changements dans la manière de subir », et en ce sens, c’est à l’aune de cette métamorphose qu’il faut analyser la montée en puissance de la santéisation — hisser la santé au rang de catégorie sociale — de la société et de l’individu.

Au Canada et dans les pays de l’Union Européenne,  la crise de l’autonomisation de l’individu est fondée sur une augmentation de la responsabilité personnelle liée au délestage étatique des mesures de protection sociales. « Devenez l’architecte de votre propre vie ! » Voilà non seulement le message proposé, mais aussi le programme auquel chaque individu est convié.

© Pierre Fraser, 2012


[1] Ehrenberg Alain, La fatigue d’être soi, dépression et société, Odile Jacob (poches), Paris, 2000, p. 255.

[2] C’est pour le moment une hypothèse qui reste à valider.

[3] Ehrenberg Alain, La société du malaise, Odile Jacob (poches), Paris, 2012.

Dépression : la dire, la communiquer et réinstancier le lien social de l’individu

31 janvier 2012 1 commentaire

(Ce billet n’est pas un jugement de valeur ou une opinion. Il s’agit d’un simple constat cherchant à appuyer la thèse que la dépression est une construction collective au sens où l’entend Alain Ehrenberg dans son livre « La fatigue d’être soi – Dépression et société ». À écouter, une entrevue avec Alain Ehrenberg à partir de la 30e minute.)

Une fois admis que la dépression est une maladie des ressorts internes de l’individu, une fois admis que tout le monde est susceptible d’être en panne psychique, une fois admis que la dépression est un phénomène de société, le cadre social de la dépression est en place et autorise une démarche de réinsertion de l’individu déprimé comme entité fonctionnelle :

  1. la dépression peut se contrôler par le truchement de neuroleptiques, et ceux-ci semblent en mesure de corriger la panne interne de l’individu ;
  2. si la dépression peut se contrôler, il faut alors le dire (niveau individuel) et la communiquer (niveau social) ;
  3. si on le dit, on rétablit la fonction du lien de participation organique de l’individu.

Je m’en tiendrai ici au second et troisième point. La dépression, une fois institutionnalisée et maîtrisable par le truchement des neuroleptiques, autorise à dire son mal-être : vous n’êtes pas seul avec votre problème privé. Une fois les médias de masse mobilisés — processus de construction collective de la dépression —, ceux-ci « réduisent la honte ou la culpabilité que chacun pourrait ressentir à parler de ses problèmes personnels (la dépression peut arriver aux mieux-portants) : ils leur donnent une légitimité sociale. Il y a là une fonction de réassurance. »

Au Québec, une publicité[1] récente proposée par l’entreprise de téléphonie Bell à propos de la santé mentale, met en scène trois personnalités publiques connues : Michel Mpambara (humoriste, trouble bipolaire), Clara Hughes (athlète olympique, troubles dépressifs) et Steffi Schock (auteur-compositeur et chanteur, troubles anxieux)[2].


Ici, le seul fait de publiciser les problèmes de santé mentale de chacune de ces personnalités publiques permet de « socialiser », de dédramatiser, et de rendre le problème socialement acceptable. La publicité se fonde sur trois affirmations importantes :

  1. Un Canadien sur cinq souffrira de problèmes de santé mentale au cours de sa vie et le tiers d’entre eux ne recevront pas les services et les soins en santé mentale appropriés.
  2. La santé mentale est un problème de santé urgent au Canada et les répercussions à long terme toucheront tous les Canadiens.
  3. La stigmatisation est un obstacle au traitement. 50% des Canadiens dissimuleraient la maladie mentale d’un proche à des amis ou des collègues. Il faut donc :
  • améliorer l’accès aux soins en implantant des solutions uniques allant des soins locaux à la télémédecine ;
  • appuyer ce qui se fait de mieux pour améliorer la compréhension, la prévention et le traitement.

Si on analyse de près la démarche publicitaire de Bell, on constate que non seulement la santé mentale est un problème collectif (1 Canadien sur 5), mais qu’il s’agit également d’un problème urgent. En faisant glisser la santé mentale dans la catégorie de l’urgence, on crée une obligation d’agir. Pour agir, il faut non seulement mettre en place des structures qui permettront de traiter la santé mentale, mais mobiliser un ensemble de professionnels. Plus encore, à la fin de cette publicité, chacune des personnes arbore un sourire. Ici, l’humeur est définitivement rétablie et le lien social qui relie l’individu à ses semblables est réinstancié. Évidemment, les choses ne sont pas aussi simples dans la vie courante. Par contre, ce que nous démontre cette publicité, c’est que la dépression a bel et bien acquis le statut de construction collective.

La dépression serait-elle liée à l’autonomisation croissante de l’individu ?

27 janvier 2012 1 commentaire

(c) Fakelvis

(À écouter, une entrevue avec Alain Ehrenberg à partir de la 30e minute.)

Ce qu’il y a d’intéressant avec « la dépression, comme toute pathologie mentale, [c’est qu’elle] ne fait pas partie des maladies assignables dans une partie du corps humain[1] », et là réside tout le problème de la psychiatrie moderne. Par exemple, lorsque le clinicien cherche à établir un diagnostic, il tente tout d’abord d’identifier certains symptômes pour ensuite les interpréter afin de proposer le traitement approprié. Par contre, la psychiatrie se trouve quant à elle dans une situation toute particulière : « lorsqu’elle découvre la cause d’une pathologie mentale, comme ce fut le cas pour l’épilepsie, c’est que celle-ci n’était pas mentale.[2] » Comme le souligne fort bien Alain Ehrenberg, « Au point de départ de ce parcours de soixante ans [de la psychiatrie] : un sujet malade et guérissable à l’humeur douloureuse ; à l’arrivée, une action régulièrement déréglée et un individu chroniquement affecté par sa pathologie.[3] » Lorsqu’on y regarde de près, l’histoire de la psychiatrie nous enseigne une chose : « les désaccords sur les causes, les définitions et les traitements des pathologies, les incertitudes qui accompagnent l’histoire du raisonnement psychiatrique sont particulièrement révélateurs des transformations de la personne.[4] » Et la personne (l’individu), depuis les débuts de la Révolution industrielle, a été soumise à de profondes transformations. « L’évangile de l’épanouissement personnel dans une main, le culte de la performance dans l’autre[5] » il est désormais possible de voir « comment l’histoire de la dépression met en lumière le type de personne que nous sommes devenus dans la foulée des exigences de la libération psychique et de l’initiative individuelle. La dépression est à l’insuffisance ce que la folie est à la raison et la névrose au conflit.[6] » Et c’est justement à partir de la notion d’insuffisance que se cale la dépression.

Un lien social en crise

Le tableau [7] qui suit nous offre une perspective historique de la transformation du lien social depuis les débuts de la Révolution industrielle. L’Âge du capitalisme sauvage (1860-1929), celui des barons de l’industrie où l’entreprise privée est roi et maître et l’individu considéré comme une simple marchandise ; l’Âge du capitalisme démocratique (1930-1973), au sortir de la Grande Dépression où l’état commence à intervenir et à réguler les marchés ; l’Âge du supercapitalisme (1973-2005), qui commence avec le premier choc pétrolier, qui s’emballe sous le reaganisme et le thatchérisme, et qui culmine avec la mondialisation [8]. Finalement, je me permets ici de proposer un troisième âge, celui d’un capitalisme distribué [9] qui se veut mené par l’industrie des hautes technologies et qui fera en sorte d’achever l’autonomisation de l’individu en lui proposant des technologies à bon marché pour se prendre en charge lui-même. Ici on mutualise l’offre.

Dans ce tableau, ce qui intéresse au premier chef, c’est à la fois la position hiérarchique des acteurs selon l’un des quatre âges et l’effet social de l’idéologie en place. Tout au cours de la période du capitalisme démocratique, l’État se positionne comme l’acteur social de premier plan et relègue au bas de l’échelle entrepreneurs et financiers. Il s’agit donc d’un renversement total des positions par rapport à l’âge précédent, et c’est non seulement la montée en puissance des syndicats, mais aussi la mise en place des grands régimes de protection sociale sous différentes formes dans différents pays. Le lien de solidarité organique, totalement fondé sur la division du travail social comme l’avait envisagé Durkheim pour l’individu, à savoir « une position sociale susceptible d’apporter à chacun à la fois la protection élémentaire et le sentiment d’être utile[10] » prend ici tout son sens. Mieux encore, tout au cours de la période du capitalisme démocratique, l’individu n’a plus seulement droit à une protection élémentaire, mais à une multitude d’avantages sociaux partagés à la fois par l’État, l’entreprise et l’individu.

D’une grammaire de la dépression

Paradoxalement, c’est au cours de l’Âge ingrat où l’individu est protégé par différentes mesures socialisantes, où les conditions de vie s’améliorent à tous les niveaux, où le pouvoir d’achat augmente d’année en année, où « les personnes nées après 1945 sont celles qui non seulement ont la meilleure santé physique qui ait jamais existé dans l’histoire moderne, mais qui encore ont été élevés dans une période de prospérité inédite[11] » que la dépression se manifeste. En fait, la contrepartie de tous ces progrès qui se traduit par « l’urbanisation, la mobilité géographique, les ruptures affectives, la croissance de l’anomie sociale, les changements dans les structures familiales, la fragilisation des rôles sexuels augmenteraient la teneur en dépression. » Par ailleurs, en 1989, l’Association américaine de médecine publie une synthèse d’études épidémiologiques et démontre que « le risque accru de faire une dépression pour les personnes nées après la Seconde Guerre mondiale serait indiscutable.[12] » Le plus intéressant, c’est que ces études convergent toutes dans une direction donnée pour expliquer cette montée de la dépression : les changements sociaux.

Il faut bien admettre que les changements sociaux ne peuvent à eux seuls tout expliquer en matière de dépression. Il faut qu’il existe également une ‘grammaire de la dépression’ à travers laquelle l’individu peut mener son propre diagnostic, et celle-ci ne peut exister que si on institutionnalise la dépression. C’est donc par « l’angoisse, l’insomnie et le surmenage que le thème de la dépression apparaît dans les grands magazines publics[13] » vers 1960, fournissant par le fait même « un outillage interprétatif pour résoudre ou surmonter les problèmes intimes.[14] » Autrement dit, la dépression suppose des acteurs qui formulent les comment et les pourquoi de celle-ci, qui seront ensuite relayés par les puissants vecteurs de diffusion que sont les médias de masse. La dépression est donc « produite dans une construction collective qui lui fournit un cadre social pour exister.[15] » La dépression est née ; elle devient une « grammaire de la vie intérieure pour les masses.[16] » Il y a ici crise du lien social et spécifiquement du lien de participation organique : comment l’individu dépressif peut-il exercer sa fonction en société et comment peut-il se sentir utile au sens où Durkheim l’entendait s’il est dépressif ? Est-il possible de réparer l’individu tombé en panne ?

Comme le souligne Alain Ehrenberg, « la modernité démocratique — c’est sa grandeur — a progressivement fait de nous des hommes sans guide, nous a peu à peu placés dans la situation d’avoir à juger par nous-mêmes et à construire nos propres repères.[17] » C’est ici que l’individu souverain qui n’est semblable qu’à lui-même annoncé par Nietzsche prend non seulement toute sa signification, mais devient la forme de vie commune. On comprendra alors qu’une telle démarche ne peut s’effectuer sans heurts. Passer de la culpabilité à la responsabilité exige une reconfiguration de l’individu. Ce qui était autrefois vu comme un ‘péché’ de l’individu qui ne respecte pas les règles (permis/défendu) est aujourd’hui perçu comme une ‘panne de la responsabilité’ (possible/impossible) ; c’est donc dans ce cadre qu’Ehrenberg situe la dépression de l’individu : dans la panne des ressorts internes de ce dernier, « un vieux pneu à regonfler et un anxieux à calmer.[18] »

Réflexion

Il est plausible de penser que la dépression est de nature anomique (Durkheim). C’est-à-dire qu’elle intervient ici dans un contexte où l’individu est confrontée à une dualité ‘possible/impossible’ et où il a l’injonction d’être lui-même sans qu’on lui fournisse pour autant toutes les étapes du « mode d’emploi » pour y parvenir. Il y aurait donc ici défaut de régulation : les individus ne sont plus tenus à une obéissance disciplinaire, mais ils sont tenus à identifier par eux-mêmes ce qui leur permettra d’être eux-mêmes dans un cadre mal défini. La dépression, tout comme le suicide évoqué par Durkheim, serait donc le “mal de l’infini” où tout semble possible, alors qu’en fait tout ne l’est pas.

Pour répondre à ma question de base, à savoir s’il existe un lien de causalité entre la dépression et l’autonomisation croissante de l’individu, il semble plausible de répondre par l’affirmative, « car les notions de projet, de motivation ou de communication dominent notre culture normative.[19] » La dépression devient, pour ainsi dire, le garde-fou de l’individu, un genre de contrepartie à toute l’énergie qu’on lui impose de déployer pour être souverain de lui-même. L’individu acquiert ainsi la conviction qu’il doit de plus en plus recourir à la médicalisation, « incité à penser que tous les défis de l’existence nécessitent une intervention clinique.[20] »


[1] Ehrenberg Alain, La fatigue d’être soi, dépression et société, Odile Jacob (poches), Paris, 2000, p. 21.

[2] Idem, p. 22.

[3] Idem, p. 251.

[4] Idem, p. 22.

[5] Idem, p. 255.

[6] Ibidem.

[7] J’ai élaboré ce tableau en 2009 afin d’obtenir une vue globale du phénomène pour la corédaction du livre « Les imbéciles ont pris le pouvoir, ils iront jusqu’au bout ! » publié chez « Futur Proche ».

[8] Krugman Paul, L’Amérique que nous voulons, Flammarion, Paris, 2008, 352 p.

[9] Ce n’est pour le moment qu’une proposition spéculative qui doit être étayée par des observations empiriques à partir des tendances actuelles.

[10] Durkheim Émile, De la division du travail social, eBooksLib sur iBookStore, visionnement horizontal sur iPad, p. 377.

[11] Ehrenberg, 2000, p. 142.

[12] Ibidem.

[13] Idem, p.143.

[14] Ibidem.

[15] Ibidem.

[16] Idem, p. 145.

[17] Idem, p. 15.

[18] Idem, p. 177.

[19] Ibidem.

[20] Hadler Nortin M., Malades d’inquiétude ?, traduit de l’anglais par Fernand Turcotte m.d., Québec, PUL, 2010, p. 1.

L’accès au libre marché serait-il un accès à l’obésité ?

17 janvier 2012 3 commentaires

(c) The Mercury

Dans mon précédent billet intitulé « Et si le surpoids et l’obésité s’imposaient à vous ? », j’ai mis d’avant l’idée que chaque individu dispose du libre choix de manger ou non sainement, de faire ou non de l’exercice, mais ce choix est d’autant limité en fonction des impératifs économiques et sociaux qui s’imposent à lui. En fait, mon hypothèse, qui reste évidemment à vérifier, est que le type de société néolibéraliste dans laquelle nous vivons a mis en place des structures socioéconomiques qui font que l’individu ne peut accéder au discours de la santé.

Là où les choses deviennent intéressantes, c’est que les pays émergents, ceux qui accèdent à l’économie de marché, sont également confrontés à une montée de l’obésité. Par exemple, en Afrique du Sud, en moins de 6 ans, soit de 2002 à 2008, la prise de poids chez les jeunes est passée de 17 % à 20 %, et l’obésité est passée de 4 % à 5 % [1]. Plus inquiétant encore, les enfants sud-africains qui, autrefois, souffraient de malnutrition, sont aujourd’hui confrontés au fait de devenir eux-mêmes obèses au cours de leur vie adulte. Selon l’étude, c’est toute la population africaine qui est aujourd’hui confrontée à des maladies chroniques directement liées au mode de vie qu’ont adopté les sud-africains au cours des dernières années : déclin de l’activité physique, baisse des heures consacrées à l’éducation physique à l’école, et augmentation du temps passé en mode sédentaire.

Comme je le mentionne régulièrement, toutes les explications qui tentent d’expliquer l’obésité n’expliquent pas forcément les causes profondes de l’obésité. J’ai pour idée qu’il s’agit d’un problème structurel et/ou systémique propre aux économies de marché fondées sur le néolibéralisme. Ma difficulté est d’arriver à identifier précisément la chose.

Si vous avez des idées, n’hésitez pas à m’en faire part !

(c) Pierre Fraser, 2012

[1] Nossel Craig, The Mercury, 2010 Healthy Active Kids South African report card, January 16, 2012, http://www.iol.co.za/mercury/childhood-obesity-on-the-increase-1.1213585.

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 441 followers