Pierre Fraser

Sociologue / Université Laval

Transcender le corps : la promesse du XXIe siècle


 Le corps peut être transcendé. C’est-à-dire que sa condition mortelle peut-être contournée, que la maladie et le vieillissement ne sont pas inéluctables : faire marcher les paralysés, redonner la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, donner vie à une prothèse articulée, faire repousser un membre, comme la salamandre le fait naturellement, sont des souhaits souvent exprimés, parfois des promesses de la médecine.

transhumanisme - La vision du corps au XXIe siècleLe XXIe siècle est jeune, encore peu d’histoire, à peine une décennie. Le socle épistémique a peu changé par rapport au XXe siècle. Le spectre de l’ontologie s’est par contre élargi. Il n’y a plus seulement ce réductionnisme, cette réalité matérielle hiérarchique de niveaux constitués chacun de composants spécifiques ― organes, tissus, cellules, molécules, atomes, particules élémentaires, etc. ―, mais aussi l’idée d’un corps qui peut être transcendé, effacer en quelque sorte, par une singularité, c’est-à-dire, une convergence technologique offrant plusieurs moyens de garder le corps en vie sans vieillir.

L’épistémologie du corps ― objet de réparations, de transformations et de mutations ― sans être pour autant totalement renouvelée, subit certaines transformations ; le transhumanisme fait ici son chemin. Comme le souligne Ray Kurzweil : « Alors qu’une partie de mes contemporains pourrait se satisfaire d’accepter de bon gré le vieillissement comme un élément du cycle de la vie, moi je ne suis pas d’accord. C’est peut-être «naturel», mais je ne vois rien de positif dans le fait de perdre mon agilité mentale, mon acuité sensorielle, ma souplesse physique, mon désir sexuel ou d’autres capacités humaines. Je vois la maladie et la mort à tout âge comme une calamité, comme des problèmes qui doivent être dépassés (Kurzweil, Grossman, 2006). » Ici, le rêve transhumaniste « né dans quelques milieux du MIT, sous l’impact de l’IA et de la robotique, rêve d’une humanité où le corps «naturel» (porteur de souillures et avilissant) a disparu au profit de cyborgs implantés (puces et implants divers). Avec eux, le corps est parvenu à son point de basculement : le biologique n’est plus ; demeure l’électronique et l’information (Vignaux, 2012). » Le corps cesse d’être le signe de la création divine. Un matérialisme nouveau, d’obédience scientiste, impose au corps d’être machine et donc création humaine, propice au règne d’une humanité robotisée, vouée à la dictature de la performance et donc aux tyrannies de la hiérarchie.

La promesse d’une espérance de santé optimale
La vision du corps est similaire à celle des deux dernières décennies de la fin du XXe siècle. Il est toujours considéré comme réparable, perfectible, malléable et réservoir de pièces ; c’est la réparation sans fin. Un ajout cependant : le corps peut être transcendé. C’est-à-dire que sa condition mortelle peut-être contournée, que la maladie et le vieillissement ne sont pas inéluctables : « faire marcher les paralysés, redonner la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, donner vie à une prothèse articulée, faire repousser un membre, comme la salamandre le fait naturellement, sont des souhaits souvent exprimés, parfois des promesses de la médecine (Sicard, 2011b : 409). » Les cellules souches se positionnent comme les précurseurs de ces incroyables possibilités, puissant mythe prométhéen qui engage une société dans le rêve d’une finitude enfin reléguée aux oubliettes. Aubrey de Grey, informaticien devenu bioingénieur, quant à lui, suggère que c’est « l’accumulation des effets secondaires du métabolisme qui finissent par nous tuer[1] (Than, 2005). » Du coup, l’idée de renverser le processus du vieillissement. Ray Kurzweil parle d’une singularité, ce moment hypothétique de l’évolution technologique marquant le dépassement des capacités humaines par l’intelligence artificielle. Autre puissant mythe prométhéen où le corps de la singularité est un corps version 2.0 affranchi des contraintes biologiques qui le dégradent et le conduisent à sa dégénérescence. Corps glorieux, corps immortel, la convergence technologique est non seulement à l’aune de la fabrication du posthumain, l’homme augmenté, mais aussi à celle de nouvelles normativités. Il ne s’agit plus de comprendre le fonctionnement de la biologie humaine, mais « d’atteindre une nouvelle dimension et capacité d’affecter la biologie humaine (Heller, 2002 : 169). »

Mythe d’un Avenir radieux, ce nouvel être humain conduirait à une amélioration sociale, d’où l’idée que d’améliorer la condition humaine est un défi fondamental. « Garantir l’immortalité du corps et de l’esprit, le transformer, le réécrire, le construire, améliorer l’humain et ses performances intellectuelles et physiques, bâtir une société nouvelle dans un âge d’or de richesse et de paix (Maestruti, 2006 : 8) », tel est le programme déjà inscrit en filigrane dans les comportements actuels face à la santé à travers le dépistage, la nutrition et le fitness. Il ne s’agit plus uniquement de transcender le mal, mais de remodeler l’homme, de procéder à de l’ingénierie humaine pour obtenir de chacun des comportements toujours de plus en plus normés.


[1] « I define aging as the set of accumulated side effects from metabolism that eventually kills us. »

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