Bonjour ! Mon nom est Pierre Fraser, doctorant en sociologie à l'Université Laval sous la direction de Simon Langlois. Mes recherches, associées à celles de Georges Vignaux, portent sur les comportements en santé et sur les représentations du corps.Pierre Fraser
Doctorant en sociologie / PhD candidate in sociology / Université Laval
Définition d’une problématique
Publié par le 6 août 2012
Ce texte se veut une humble contribution, sans plus, pour aider ceux qui sont, pour une première fois, confronté au fait d’élaborer une problématique dans le cadre de leur maîtrise ou doctorat dans le domaine des sciences sociales.
Introduction
La définition de la problématique étant un travail de fond, il importe donc d’en connaître les différentes étapes qui la constitueront. En ce sens, j’ai élaboré un schéma qui synthétise le cheminement à parcourir, celui-ci fondé sur le Chapitre 3 du livre « Manuel de recherche en sciences sociales (Campenhoudt, Quivy, 2011) » de Luc Van Campenhoudt et Raymond Quivy. Je m’en servirai donc pour faire ma démonstration.
Légende : I/P : intrant ou pré requis. C : compose ou est composé de.
1. Mise en place
Avant de même penser à élaborer sa problématique, encore faut-il procéder par une mise en place. Cette étape permet de consolider les intrants qui serviront à la problématisation. Elle s’articule autour de deux démarches : ce qu’il faut éviter de faire et ce qui doit être fait dans les règles autant que faire se peut.
1.1 À éviter
C’est ici que tout le plaisir commence, surtout si vous avez la certitude de n’être tombé dans aucun des pièges répertoriés dans le schéma précédent. Ce que personne ne vous dit, c’est que même si vous avez cette certitude, les pièges sont toujours là, tapis à votre insu dans la forêt des bonnes intentions scientifiques. Voici ce qu’en dit Campenhoudt :
- Vernis scientifique. Il s’agit ici d’éviter d’accorder de la « scientificité à des banalités superficielles, à des idées de sens commun ou à de fausses vérités sous prétexte qu’on utilise des méthodes et techniques dites scientifiques. (Campenhoudt, Quivy, 2011 : 83) » Par exemple, le USA Today mentionne ceci : « Everyone knows that people put on weight because they consume more calories than they burn. (Jayson, 2012) » En matière de surpoids et d’obésité l’idée de sens commun la plus répandue est que si vous ingérez un nombre N de calories, vous devez faire les exercices appropriés pour éliminer ce nombre N de calories, ce qui vous empêchera de prendre du poids, sans compter que ces affirmations sont enrobées de références scientifiques souvent sorties de leur contexte.
- Stéréotypes. En matière de surpoids et d’obésité, les stéréotypes sont facilement repérables : « Il n’a qu’à se remuer… » ; « Il n’a qu’à se prendre en main… » ; « Il ne fait aucun effort pour s’en sortir… », etc. Par exemple, aux États-Unis, un juge a fait jurisprudence en disant que l’obésité des enfants est du ressort des parents et non de l’environnement : « A San Francisco judge on Wednesday dismissed a lawsuit against McDonald’s over the restaurant chain’s marketing of its signature Happy Meals, according to court documents. [...] It also has come under fire from public health officials, parents and lawmakers who are frustrated with rising childhood obesity rates and weak anti-obesity efforts from restaurant operators, which are largely self-regulated. (Levine, Baertlein, 2012) »
- Idées préconçues. Tous autant que nous sommes nous avons nos propres motivations et surtout nos propres idées préconçues. Par exemple, il y a cette idée préconçue que le thé vert peut éviter et/ou guérir une multitude de problèmes métaboliques (Béliveau, 2005) et que le chocolat noir permet d’éviter la crise cardiaque (Fraser, août 2012). Si nous adhérons à ces concepts, c’est que nous sommes dans le domaine de l’idée préconçue fabriquée par les médias — magazines, médias de masse, médias sociaux, blogues spécialisés, sites Internet corporatifs — et facilement compréhensibles et accessibles par le plus large public possible. Ce que le chercheur doit plutôt faire, c’est de resituer dans leurs contextes les idées préconçues, « de les saisir dans leur genèse, leurs fonctions, de montrer comment elles sont liées à des positions sociales […] (Campenhoudt, Quivy, 2011 : 89). »
- Les faits comme un donné. Il y a des concepts que l’on considère parfois à tort comme des faits établis, ou si vous préférez, comme un donné. Nous utilisons des mots comme « ‘intégrisme’, ‘intégration’, ‘gouvernance’, ‘exclusion sociale’ (Campenhoudt, Quivy, 2011 : 89) » sans nous demander vraiment ce à quoi ils renvoient comme réalité et à quel paradigme ils appartiennent. Par exemple, les mots ‘surpoids’ et ‘obésité’ renvoient non seulement à des constructions sociales précises, mais également à des paradigmes différents tels le paradigme structuro-fonctionnaliste, le paradigme du conflit, le paradigme interactionniste, le paradigme féministe, et le paradigme du corps (Segall, Fries, 2011). Un concept est donc relaté en fonction du paradigme qui se l’approprie.
1.2 À faire
Maintenant que vous avez la certitude d’avoir évité tous les pièges, vous voilà fin prêt pour commencer le travail de fond qui vous conduira à l’élaboration de votre problématique. Comme le souligne Campenhoudt :
- Lire, consulter, explorer. « Pour parvenir à définir une problématique intéressante, il n’y a ni secret ni miracle : il faut se donner le temps de lire, de consulter des personnes qualifiées, d’ouvrir les yeux durant la phase exploratoire ; il faut être curieux de découvrir les pistes les plus intéressantes. (Campenhoudt, Quivy, 2011 : 89) » En matière d’obésité il y a des tonnes d’ouvrages. Pour ne pas faire fausse route, vous devez déterminer l’angle du problème que vous désirez analyser, autrement vous lirez inutilement plusieurs livres.
- Contextualiser. « Expliquer un phénomène social consiste en fait à le mettre en relation avec autre chose. (Campenhoudt, Quivy, 2011 : 90) » Autrement dit, un phénomène social n’apparaît pas ab nihilo. Il a forcément un contexte — historique, économique, démographique, etc. Par exemple, le surpoids et l’obésité ont un historique bien précis. Depuis le Moyen-Âge, en passant par la Renaissance et jusqu’au Siècle des Lumières, l’homme ventru et gras était synonyme de pouvoir et d’ascendance, alors qu’il est aujourd’hui considéré comme quelqu’un qui ne prend pas soin de sa santé (Vigarello, 2010).
- S’interroger sur les représentations. Il s’agit d’un aspect important de l’élaboration de la problématique. Il faut « s’interroger non sur des opinions stéréotypées à un moment donné, mais bien sur la manière dont les représentations […] sont effectivement construites en lien avec l’expérience personnelle qui est aussi une expérience sociale dans un contexte particulier. (Campenhoudt, Quivy, 2011 : 84) »
- Vérifier la justesse des faits. Lorsque le chercheur est confronté à des stéréotypes ou des idées préconçues dans un domaine donné, il doit adopter une attitude objective et « il essaie de rendre compte d’un phénomène avec le plus de justesse possible. (Campenhoudt, Quivy, 2011 : 86) » Il lui revient alors de mobiliser des concepts forts qui lui permettront d’expliquer le plus adéquatement le phénomène qu’il étudie.
2. Problématisation
Maintenant que vous avez la certitude d’avoir évité ce qui devait être évité, et d’avoir fait dans les règles de l’art ce qui devait être fait, vous voilà prêt à élaborer votre problématique.
2.1 Le concept
Ce qui intéresse ici au premier chef, c’est comment le choix d’une théorie pose le problème à analyser. Par exemple, si j’approche la dépression dans le même sens que Durkheim avait approché le suicide en utilisant le concept d’anomie — état d’une société caractérisée par une désintégration des normes qui règlent la conduite des hommes et assurent l’ordre social — la lecture et l’analyse que je ferai, tout comme les conclusions auxquelles j’arriverai seront directement tributaires du concept et de ce qu’il sous-tend. L’idée, ici, est d’arriver à identifier le concept qui sera le plus porteur et le plus fécond pour expliquer le phénomène étudié. Comme le souligne Campenhoudt : le concept « implique une conception particulière de la réalité étudiée, une manière de la considérer et de l’interroger et donc de la ‘problématiser’. (Campenhoudt, Quivy, 2011 : 91) » (De la page 93 à 98, Campenhoudt propose différents concepts et options méthodologiques permettant de guider le chercheur en ce sens.)
2.2 Étape # 1
Identifier le concept le plus porteur pour analyser le phénomène social à analyser est une étape cruciale, et peut-être aussi l’une des plus difficiles.
2.2.1 Faire le point
Il s’agit ici de faire une « mise à plat », c’est-à-dire de s’assurer de combler les lacunes éventuelles dans nos connaissances par des lectures et différentes explorations. En ce sens, on peut lire ou connaître plusieurs théories, mais choisir la plus appropriée exige une démarche qui, sans être totalement objective, ne nous soustrait pas pour autant au devoir de clarté au sens ou l’entendait Karl Popper : la clarté est une condition nécessaire du raisonnement et de la discussion critique. En fait, le concept que vous utiliserez ne doit pas être abscons. Il doit pouvoir s’expliquer en quelques lignes. Également, comme le soulignait encore Popper, la cohérence d’une approche théorique est essentielle pour mener à bien un raisonnement critique solidement fondé.
2.2.2 Élucider les problématiques possibles
Par exemple, si on choisit un concept qui semble porteur, il faut s’assurer de bien choisir l’angle sous lequel on le présente, car il peut comporter différentes problématiques. Par exemple, le concept de gouvernance, de façon générale, désigne tout processus de conception, de choix et d’implémentation de règles de vie en commun. Par contre, il existe différents angles d’analyse de la gouvernance : « la ‘bonne gouvernance’ promue par la Banque Mondiale, la gouvernance communautaire promue par les acteurs associatifs du développement, l’auto-régulation des acteurs privés et associatifs, les modes de gouvernance participatifs et délibératifs promus par les courants de la démocratie procédurale (Goujon, Labelle, 2007 : XIII) », etc. Le choix ici effectué « teintera » l’ensemble de la démarche.
2.3 Étape # 2
Ici, le mot clé est « trancher ». Il est impératif d’arrêter son choix sur un concept qui sera porteur et fécond pour expliquer le phénomène social étudié. Mais plus que l’idée de concept porteur, encore faut-il s’assurer de la cohérence de celui-ci. Si le concept s’appuie sur quelques idées fortes bien ciblées et bien documentées, et si celles-ci se retrouvent dans la théorie qui porte le concept, on peut vraisemblablement considérer qu’il y a cohérence et y arrêter son choix.
En fin de compte, si votre problématique répond aux 5 critères que voici, vos chances sont un peu plus élevées de pouvoir conduire l’analyse du phénomène social que vous voulez étudier. Une problématique doit :
- résister au débat et permettre d’avancer des arguments forts ;
- idéalement combler une lacune dans les connaissances ;
- être pertinente par rapport aux objectifs du chercheur ;
- être réaliste en fonction des ressources disponibles ;
- prendre en compte la possibilité de son opérationnalisation.
3. Mon erreur
C’est lorsque nous pensons que nous avons évité les écueils pour formuler notre problématique que, justement, l’écueil se présente ! Dans le cadre d’un travail que j’avais à faire à propos de la dépression, mon erreur, et elle est importante, est d’avoir considéré le concept d’autonomisation comme un donné. Je me suis dit que, non seulement je connaissais bien le phénomène, mais qu’il était aussi utilisé par un nombre important de chercheurs. En somme, je n’avais pas exploré toutes les facettes du concept. Conséquemment, mes conclusions ont subi un vice de forme. Les conclusions auxquelles je suis parvenu ne concernaient que les sociétés canadiennes et celles de l’Union Européenne, car je me basais uniquement sur ce que représente l’autonomisation de l’individu pour celles-ci, c’est-à-dire une augmentation de la responsabilité personnelle liée au délestage étatique des mesures de protection sociales, alors qu’aux États-Unis, l’autonomisation de l’individu (empowerment) est une valeur sociale, et que l’intrusion de la moindre mesure étatique est perçue comme le fait de retirer à l’individu sa capacité à se prendre en charge lui-même. On trouvera ici une réflexion à propos du phénomène (Fraser, février 2012).
© Pierre Fraser, 2012
doctorant en sociologie
Université Laval
Béliveau Richard, Boire du thé vert pour prévenir le cancer, Le Journal de Montréal, Lundi 25 novembre 2005, p. 51.
Campenhoudt Luc Van, Quivy Raymond, Manuel de recherche en sciences sociales, Dunod, Paris, 2011, 262 p.
Fraser Pierre, Autonomisation de l’individu : l’exportation du modèle américain, 5 février 2012, http://bit.ly/w0NKS5.
Fraser Pierre, Chocolat noir : est-ce vraiment un aliment miracle ?, 3 août 2012, http://bit.ly/N4UUx3.
Goujon Philippe, Lavelle Sylvain, Technique, communication et société : à la recherche d’un modèle de gouvernance, Presses Universitaires de Namur, 2007, p. XIII.
Jayson Sharon, From brain to mouth: The psychology of obesity, USA TODAY, August 2th, 2012, http://www.usatoday.com/news/health/story/2012-08-02/apa-food-obesity-psychology/56660516/1.
Levine Dans, Baertlein Lisa, Judge tosses Happy Meal lawsuit against McDonald’s, April 4th, 2012, Reuters, http://www.reuters.com/article/2012/04/04/mcdonalds-lawsuit-idUSL2E8F4CX920120404.
Segall Alexander, Fries Christopher J., Pursuing Health and Wellness, Canada, Oxford University Press, 2011, 408 p.
Vigarello Georges, Les métamorphoses du gras — Histoire de l’obésité, Paris, Seuil, Paris, 2010, 363 p.



