Bonjour ! Mon nom est Pierre Fraser, doctorant en sociologie à l'Université Laval sous la direction de Simon Langlois. Mes recherches, associées à celles de Georges Vignaux, portent sur les comportements en santé et sur les représentations du corps.Pierre Fraser
Doctorant en sociologie / PhD candidate in sociology / Université Laval
Le mythe du gourou, de l’expert et du spécialiste
Publié par le 28 mai 2012
Introduction
Comme je l’ai indiqué dans un billet précédent à propos du mythe rationnel, mythe fondé sur les données de la science, trois conditions sont nécessaires pour qu’un mythe rationnel prenne forme :
Condition 1 : celui qui propose des données scientifiques doit croire en ses propres données scientifiques et dans l’efficacité des méthodes qui en découlent.
Condition 2 : celui qui applique les solutions et méthodes proposées par la science doit croire dans les dires de celui qui les propose.
Condition 3 : la collectivité doit croire dans la relation qui s’établit entre celui qui propose les solutions et ceux qui les appliquent.
Ici, ce qui intéresse au premier chef, c’est la troisième condition. Le gourou d’un domaine donné doit disposer de courroies de transmission pour relayer son message. Alors que les médias de masse et les médias sociaux sont les vecteurs de diffusion, les spécialistes, experts et experts autoproclamés en sont les courroies de transmission. Leur rôle est non seulement de renforcer le message proposé par le gourou et de le relayer, mais de faire en sorte d’utiliser tous les vecteurs de diffusion possible.
Le gourou
Il s’impose dans son domaine comme une figure charismatique. Son discours, cohérent, fait la promotion des valeurs propres à un quelconque mythe rationnel. Les médias de masse invitent systématiquement le gourou afin qu’il présente son point de vue sur un événement ou un phénomène de société. Présent sur toutes les tribunes jusqu’à saturation, le gourou est la preuve vivante que les médias de masse ou médias sociaux peuvent fabriquer des gens qui possèdent le savoir avec un grand S. Le problème du gourou, c’est qu’il ne reconnaît pas les limites de son savoir et qu’il les outrepasse régulièrement sans en être conscient.
Le spécialiste
Il possède généralement une solide formation dans le domaine qu’il prétend connaître. Il a acquis sa réputation par ses faits d’arme ou ses publications. Par exemple, à la suite d’un krach boursier, on vous sort l’universitaire de service en matière de finance. Le problème du spécialiste, c’est qu’il reconnaît fort bien les limites de son savoir, mais dès qu’on l’oblige et le force à les franchir, il extrapole parfois.
L’expert
Il n’est ni gourou ni spécialiste, mais à mi-chemin entre les deux. Chaque média de masse, écrit ou électronique, pour un domaine donné, a son expert maison qui s’abreuve auprès des gourous et des spécialistes. Ces gens sont devenus des experts, et les médias les consultent régulièrement pour avoir l’heure juste sur un sujet. Parfois, ces experts sont des journalistes, sans autre formation que celle de journaliste, qui ont eu un jour la « piqûre » pour un sujet donné. Ils deviennent alors des experts maison en économie, en finance, en environnement, en médias sociaux, etc., et des centaines de milliers, voire des millions de gens les écoutent. Le problème de l’expert, c’est qu’il n’a aucune idée de l’étendue de son ignorance.
L’expert autoproclamé
C’est celui qui répète le discours des trois précédents. L’autoproclamation n’est pas un phénomène récent. Internet a simplement décuplé la capacité de reproduction des experts autoproclamés. Un tel nombre d’experts autoproclamés qui s’appuie sur les réflexions et les hypothèses des gourous, spécialistes et experts n’est pas innocent et a forcément un impact. On peut les considérer comme des répétitrices du discours des trois autres. Leurs actes de parole et leurs prises de position s’effectuent généralement sur les blogues et les réseaux sociaux. Leur rôle est de répéter inlassablement les mêmes rengaines, pensant ainsi se positionner comme des gens ayant une opinion structurée et valable. Le problème de l’expert autoproclamé, c’est qu’il ne sait pas qu’il est ignorant, car il a la ferme conviction de savoir de quoi il parle.
© 2012, Pierre Fraser
doctorant en sociologie
Université Laval


