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6 mars 2012 / Pierre Fraser

Technologies numériques : désintermédiation de la justice

(Ce texte fait partie du « Intermédiation, désintermédiation, mutualisation ». Il est également la suite du billet « Technologies numériques : désintermédiation des contenus »)

Mon hypothèse de base est que la désintermédiation est un processus par lequel les technologies numériques repositionnent et/ou éliminent graduellement non seulement certains intermédiaires de production, de distribution et de diffusion que la société industrielle avait mis en place, mais repositionnent et/ou éliminent certaines capacités d’un individu à être autonome.

Ma seconde hypothèse suppose que les propriétés de base d’Internet (infrastructure de communication) et des réseaux sociaux (structure sociale de communication) — ouverture, partage, collaboration — ont été transposées dans une société elle-même devenue un réseau à l’image d’Internet ; on attend ainsi de chaque individu ouverture, partage, collaboration, et transparence. Je n’affirme pas que ces valeurs n’existaient pas avant la venue des technologies numériques. Ce que je suppose, c’est que les technologies numériques amènent ces valeurs au premier plan et en font des catégories sociales autonomes et incontournables.

Désintermédiation de la justice

À partir des trois exemples suivants, par l’intermédiaire de certaines technologies, un phénomène intéressant émerge : l’individu s’approprie certaines fonctions de la justice.

  • Le 3 mars 1991, à Los Angeles, un vidéaste amateur, George Holiday, filme une intervention policière brutale : « après 56 coups de bâton et six coups de pieds, cinq ou six policiers maîtrisent et menottent Rodney King[1]. Le 29 avril 1992, après qu’un jury, composé de dix blancs, un asiatique et un latino, ait acquitté les policiers, des émeutes feront rage pendant plus six jours où plus de 55 personnes seront tuées et 2 300 blessées.
  • Le 14 juin 2011, à Vancouver, l’équipe de hockey locale, les Canucks, perd la coupe Stanley au profit des Bruins de Boston : des casseurs prennent alors d’assaut le centre-ville. « L’émeute […] fait l’objet d’une forte réprobation du public, et plusieurs casseurs [sont] identifiés par des amis et des connaissances dans des photos publiées sur divers sites web. Dans certains cas, les adresses et les informations personnelles sont devenues accessibles à tous.[2] »
  • En août 2011, des émeutiers saccagent Londres et d’autres villes. « Les appels à la délation des casseurs rencontrent avec logique un fort succès sur Internet, qu’ils soient initiés par la police londonienne ou qu’ils découlent d’initiatives populaires ou des médias, dont certains, comme ‘The Sun’, qui invitent carrément leurs lecteurs à “attraper un crétin” [3]».

© AP / Laurent Cipriani

En 1991, les technologies pour filmer un événement comme celui du tabassage de Rodney King n’avaient pas du tout la convivialité des téléphones portables d’aujourd’hui, mais déjà, l’individu avait la capacité d’être un potentiel dénonciateur des interventions des forces de l’ordre. Ce que les technologies numériques ont eu comme conséquence, c’est de fournir à chaque individu la capacité d’être à la fois un collaborateur de la justice (Vancouver et Londres) tout comme d’être un dénonciateur des actions de la justice (Los Angeles). Conséquemment, dans certaines circonstances, l’individu n’est plus seulement une personne qui aide les enquêteurs (représentants de la justice), il devient lui-même l’enquêteur (hors de la justice), et étale parfois au grand jour sur le Web des données personnelles qui relèvent de la vie privée, ce que les forces de l’ordre (représentants de la justice) ne font pas. Alors que les enquêteurs amassent les preuves nécessaires pour éventuellement inculper un individu, l’individu justicier fait, quant à lui, d’une simple photographie ou vidéo, une preuve de culpabilité. Il s’agit là d’un renversement des valeurs important, car l’individu « numériquement capturé » bénéficie plus ou moins de la présomption d’innocence.

Si on effectue une lecture synchronique de ces événements pour en révéler la structure profonde, ce qui se dégage c’est la notion de transparence. Par exemple, dans un aéroport truffé de caméras reliées à des logiciels de reconnaissance faciale qui scrutent, scannent et épient les moindres mouvements de chaque individu, ce dernier est constamment dans l’obligation d’être un individu qui n’a rien à cacher. C’est l’endroit où l’on attend de chaque individu l’ultime transparence. La transparence n’est pas seulement une question d’attitude, c’est aussi une question de bonheur, car si vous êtes transparent, on n’a rien à craindre de vous. On émet alors le postulat que, là où se manifeste la transparence, se manifeste le bonheur.

Transparence
Posture imposée à l’individu par les technologies numériques et qui l’oblige à être transparent et limpide dans l’espace public et privé.

Le corollaire inévitable de ce postulat, c’est que, tout ce qui ne veut pas se dévoiler cherche forcément à se cacher et doit être forcément tenu pour suspect. La transparence est donc exigée de la part de chaque individu.

© Pierre Fraser, 2012


[1] Report of the Independent Commission on the Los Angeles Police Department, The Rodney King Beating, p.7, 1991, http://bit.ly/k5QHDv.

[2] DREWS Keven, Émeutes de Vancouver: une enquête indépendante est ouverte, La Presse Canadienne, 20 juin 2011, http://bit.ly/lFkPsm.

[3] Le Monde, À Londres, citoyens et médias se substituent aux autorités, 10 août 2011, http://bit.ly/pjloTE.

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