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12 janvier 2012 / Pierre Fraser

L’individu devenu simple nœud du grand réseau social

Le chercheur et sociologue Simon Langlois pose une réflexion intéressante : « L’individu — celui qui écoute SA musique sur SON iPod ou dans SA voiture en se rendant à SON travail après avoir déposé SON enfant à la garderie dans le but de gagner SON revenu dans le cadre de SA carrière — a en effet remplacé, dans la société de consommation, la famille traditionnelle comme référence dominante. Cet individu, qui est aussi bien une femme qu’un homme, est en lien avec d’autres — les liens sociaux existent toujours, c’est entendu ! —, mais il ne se définit plus comme subordonné à un rôle prescrit par la tradition. »

J’irai plus loin que Simon Langlois, et j’oserai prétendre que le type de lien social qui lie maintenant les individus n’a plus rien à voir avec celui hérité de la révolution industrielle, lequel lien était fondé sur le travail où le talent et l’expérience étaient valorisés. Je m’explique. Avec l’arrivée des technologies numériques, nous sommes entrés dans une société de type réseau dans laquelle l’individu est maintenant considéré comme un simple nœud du réseau auquel on peut se connecter à volonté, ou duquel on peut se déconnecter à volonté tout comme le font les technologies mobiles. Il s’agit là d’une redéfinition majeure du lien social par rapport à ce qu’il était auparavant.

Dans la société de type industriel, il était possible, pour l’individu, à travers le travail, de se construire un « récit de vie » pour se projeter dans l’avenir. On donnait ici un sens à sa vie. Dans la société de type réseau, le récit de vie durable n’existe plus. Les relations entre vous, votre patron, vos collègues et vos amis sont devenues une suite ininterrompue de connexions et de déconnexions aléatoires ou prédéterminées, choisies ou subies. Pourquoi ? Parce que le réseau a infiltré les moindres aspects de votre vie. C’est le réseau qui vous permet d’échanger, de communiquer et de commercer. Et vous avez aligné votre comportement à celui du réseau. Vous vous connectez et vous vous déconnectez de vos semblables. Vous reprenez contact avec ceux-ci lors de la prochaine connexion. Ce que j’avance ici n’est pas seulement une métaphore, c’est une réalité. Faites le bilan de vos dernières relations avec autrui : s’agit-il d’une relation ancrée dans une permanence qui se construit lentement et qui exige engagement au fil du temps, ou bien, s’agit-il d’un simple échange d’informations ? Par exemple, j’ai des amis qui travaillent dans une boîte de consultants. Ils sont constamment ballottés d’un projet à l’autre. Leur patron se « contente de rassembler pendant une période de temps relativement courte des personnes très disparates sans destin commun, mais prises dans un jeu de relations plus ou moins durables.[1] » Tous peuvent se connecter à tous ou se déconnecter de tous à volonté selon les besoins imposés par les différents projets. Ils sont réactivables ou désactivables à volonté. Tout ce qu’on exige d’eux, c’est qu’ils puissent rendre disponibles leurs compétences pour un temps donné. Ils forment temporairement un réseau hautement interconnecté où les connexions de l’un complètent les connexions de l’autre, et vice-versa.

Dans un tel contexte, pourquoi aurait-on besoin de votre talent et de votre expérience ? Parce que le talent et l’expérience ne peuvent faire les frais d’une suite constante de connexions et de déconnexions. Ils exigent une certaine permanence, ce qui est impossible dans un réseau, car le réseau n’a pas de finalité. La constance coûte cher en terme d’investissement, non pas seulement sur le plan financier, mais aussi sur le plan personnel. S’investir dans une relation exige un engagement et un investissement. Dans un réseau, l’engagement n’est même pas un critère de fonctionnement. C’est même un handicap. Vous comprenez alors pourquoi votre patron n’a pas du tout l’intention de retourner à l’ancienne vision, celle où vous étiez une brique qui soutenait la structure de son édifice. Le réseau est trop efficace pour permettre un tel retour. Deux choix s’offrent alors à vous : vous isoler du réseau ou devenir un nœud du réseau. Le choix est vite fait. Le réseau vous convie à devenir vous-même un nœud du grand réseau mondial pour être en synchronie avec le flux des capitaux. C’est par le réseau que l’argent et le travail sont maintenant disponibles, et pas autrement. Vous allez devoir vous connecter. Pourquoi pensez-vous que les gourous du Web 2.0 et des réseaux sociaux ne cessent de vous dire « Créez votre propre réseau ! », « Joignez-vous à des réseaux ! », « Soyez en réseau ! » ? Parce qu’il s’agit d’une propriété du réseau : vous y êtes ou non connecté.

Le philosophe Zygmunt Bauman[2] a eu une réflexion intéressante pour décrire cette société devenue réseau : la « modernité liquide », où tout est fluide. Car c’est bien ce que l’on attend des gens : de la fluidité.


[1] Laïdi Zaki, Le Sacre du présent, Flammarion, Paris, 2000, p. 158.

[2] Bauman Zygmunt, Vies perdues – La modernité et ses exclus, Paris, Éditions Payot, 2006, 255 p.

3 Commentaires

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  1. simon langlois / jan 16 2012 11:18

    Pierre
    Ce qui donne cette impression de fluidité, c’est la nature même des réseaux. Le réseau social est un “potentiel de relations” qui a cependant une structure, mais non institutionnalisée (par opposition à un appareil comme une organisation administrative). Tout réseau a diverses propriétés comme la densité des relations (leurs interconnexions) ou le nombre de liens. Certains individus sont sur internet, et ils ont donc plus de liens que ceux qui n’y sont pas.
    Potentiel ? Cela signifie qu’un individu peut activer à tout moment les relations de ses relations (ex. connaissez-vous qq’un qui a une maison de campagne à louer ? etc.). Cela donne l’impression de fluidité, parce qu’un réseau n’a pas par définition de frontières, ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas structuré.
    Liquide (Baumann) ? Oui je veux bien, mais attention, c’est une métaphore et la liquidité en question ne signifie pas que tout soit devenu informe ou mobile. Le structurel est simplement moins rigide… simon Langlois

  2. DenisDenis / jan 14 2012 06:07

    Si je puis me permettre… nous sommes de vrais têtes de nœuds ! ;+)

  3. georgesvignaux / jan 12 2012 10:56

    Oui ! d’où cette grande série vers des appartenances diverses et variées ; groupes, nations, ethnies, sectes, religions !!! Grand basculement social dans du “rien” !!!!

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