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30 décembre 2011 / Pierre Fraser

Obésité, surpoids et classes moyennes

(c) La Presse

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Dans un billet précédent, j’ai émis l’hypothèse suivante : « Le niveau d’endettement et les conditions de vie de la classe moyenne ont des effets similaires sur la santé à ceux éprouvés par les gens qui disposent de peu de revenus. Autrement dit, se classer dans la classe moyenne ne garantit pas de facto la santé. »

Pour étayer mon hypothèse, le dernier billet du sociologue Simon Langlois à propos de la constitution de la classe moyenne apporte un éclairage intéressant concernant le surpoids et l’obésité. En fait, la classe moyenne est devenue une nébuleuse complexe qui n’a presque plus rien à voir avec celle qui a existé entre 1945 et 1973 ; elle n’est plus monolithique. Ce faisant, cette distinction permet d’envisager le phénomène du surpoids et de l’obésité sous un nouvel angle.

Répartition des classes moyennes au Québec

  • moins de jeunes ménages — dénatalité oblige (35 % contre 20%) ;
  • moins de ménages dont les membres ont une faible scolarité (71% contre 43%) ;
  • davantage de retraités qu’il y a 25 ans (13% en 1982 contre 21,1% en 2008) ;
  • plus de personnes seules (16% contre 30%) ;
  • une part importante des ménages à double revenu — qui a historiquement marqué l’émergence des classes moyennes dans « les Trente glorieuses » (1945-1973) — a migré vers le groupement des ménages les plus riches.

Je pose maintenant l’hypothèse suivante :

« Les aliments déjà préparés — surgelés, confectionnés au supermarché, fast-food, etc. — offrent à la fois l’avantage d’être cuisinés rapidement et de présenter un ratio ‘satiété/énergie’ élevé. »

Le ratio ‘satiété/énergie’ est intéressant à plus d’un égard. En fait, si vous le reportez sur chacune des classes moyennes répertoriées ci-haut, vous constaterez qu’il a un impact important :

  • que vous disposiez des revenus et du temps nécessaire pour cuisiner des aliments frais ne garantit en rien que le ratio ‘satiété/énergie’ ne l’emportera pas ;
  • ce n’est pas forcément parce que les gens sont à la retraite et qu’ils disposent à la fois de plus de temps et d’un revenu adéquat pour acheter des aliments frais qu’ils prendront nécessairement le temps de cuisiner ;
  • en ce qui concerne les personnes seules, ont peut supposer que l’intérêt de cuisiner des aliments frais est émoussé d’autant, faute du lien social qui se crée lors d’un repas en famille. Et comme le souligne Simon Langlois : « Plus de personnes vivent seules à notre époque, ce qui n’est pas non plus sans effet marquant sur la composition des classes moyennes […] » ;
  • les gens scolarisés qui ont un travail très bien rémunéré, et qui disposent de bons revenus connaissent les bienfaits d’une alimentation équilibrée, mais cette connaissance n’est pas opératoire, car leur environnement les contraint — travail, enfants, etc. — à choisir les aliments comportant un ratio ‘satiété/énergie’ élevé ;
  • les gens qui fréquentent les gyms privés disposent des revenus nécessaires pour s’alimenter sainement. Paradoxalement, la majorité de ceux qui les fréquentent a des problèmes de surpoids, ou bien est obèse.

On peut légitimement supposer que le ratio ‘satiété/énergie’ élevé des aliments que nous offre le complexe agroalimentaire favorise la prise de poids, mais il n’explique pas tout, car ce même complexe offre également des produits labellisés « santé » qui coûtent plus chers et que les personnes disposant des revenus adéquats peuvent se procurer.

Complexe agroalimentaire, fast-food, inégalités sociales, et mode de vie sédentaire expliquent donc tous en partie le problème du surpoids et de l’obésité, mais n’expliquent pas tout, car comme je viens de le démontrer, on peut disposer des revenus adéquats pour bien se nourrir, se payer des entraîneurs privés ou pratiquer certains sports, mais ne pas vouloir le faire, ou le faire de temps à autre. On peut donc présumer que des revenus élevés ne garantissent pas la santé, mais la favorise pourvu que l’environnement lui-même dans lequel on vit la favorise. Et c’est justement là que se situe, à mon avis, tout le problème du surpoids et de l’obésité ; il serait en fait de nature structurelle.

En fait, la structure même des sociétés occidentales, actuellement fondée sur une économie consumériste, favoriserait inévitablement la prise de poids conduisant à l’obésité. C’est-à-dire que la nature même du travail — stress récurent, obligation de performance, excellence, manque de temps, responsabilisation de l’individu, précarité, production, etc. — affecte toutes les couches de la société. Voici trois pistes à explorer :

  1. Les groupes défavorisés s’en remettent à une alimentation possédant un ratio ‘satiété/énergie’ élevé. Ils ne peuvent se payer des activités ou acquérir de l’équipement favorisant l’exercice. Le travail qu’ils exercent est parfois physiquement exigeant et peu gratifiant. Ils sont de plus en plus confrontés à la précarité de l’emploi.
  2. Le taux d’endettement des classes moyennes est à ce point élevé, ce qui fait en sorte que leurs comportements face à l’alimentation et l’exercice rejoignent ceux des groupes défavorisés.
  3. La tranche supérieure des classes moyennes, bien que possédant les revenus appropriés pour bien s’alimenter et faire de l’exercice, s’en remet régulièrement à la fois à une alimentation possédant un ratio ‘satiété/énergie’ élevé et à un manque d’exercice pour des raisons de contraintes de temps générées par la nature même de leur travail.

Quant au discours actuel de la santé qui prône une saine alimentation et la pratique régulière d’une activité physique, il vient se positionner en réaction à ce qui est constaté — prise de poids et obésité — et non en fonction de forcer des changements au plan structurel de la société. Une telle hypothèse pourrait nous conduire à penser que :

  1. Peu importe les campagnes publiques incitant les individus à adopter un mode de vie sain, rien ne changera, car ces dernières ne changent rien à la structure même ; elles ne sont qu’un cataplasme.
  2. Elle mettrait en lumière pourquoi l’industrie de la santé est si florissante : elle agit sur un symptôme et non sur la cause réelle du symptôme. Si les fondements consuméristes de la société étaient modifiés, cette industrie florissante perdrait en bonne partie sa raison d’être. On peut donc supposer, sans vouloir tomber dans le manichéisme, que l’industrie de la santé n’a pas intérêt à ce que les gens soient vraiment en santé par le seul fait d’un changement de structure économique.

Cette hypothèse voulant que l’obésité soit de nature structurelle mérite donc d’être explorée afin d’en infirmer ou confirmer sa validité.

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