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12 décembre 2011 / Pierre Fraser

Obésité et érosion de la classe moyenne

Dans un récent billet intitulé « La classe moyenne n’est pas en déclin », le sociologue Simon Langlois (également mon directeur de thèse) nous démontre, chiffres à l’appui, que la classe moyenne, au Québec, n’est pas affectée par le problème de son érosion. Selon lui, « la redistribution de la richesse a permis aux ménages de la classe moyenne de rester à flot malgré une diminution des revenus bruts tirés du travail salarié et du marché […] [1]».

Je dois ici avouer que son analyse me pose 4 problèmes, car l’une de mes hypothèses de base à propos de l’obésité repose justement sur l’érosion de la classe moyenne, puisque « moins vous disposez de revenus, moins vous avez la possibilité d’être en santé. »

Problème # 1
Lorsque vous disposez de peu de revenus, vous avez moins accès à des aliments de qualités — fruits, légumes, viandes maigres, poissons — que vous devez préparer. Ce faisant, une fois au supermarché, vous fréquentez les allées centrales, là où se retrouvent les produits en boîte ou en canne qui ne demandent aucune préparation, qui sont vites servis, qui procurent rapidement un sentiment de satiété et comblent vos besoins énergétiques[2]. Ce sont là des conditions favorisant la prise de poids.

Problème # 2
Lorsque vous disposez de peu de revenus, il est presque impossible de vous abonner à des programmes de conditionnement physique, car vos revenus disponibles servent essentiellement à payer le logement, le transport, l’électricité et la nourriture. Autres conditions favorisant la prise de poids.

Problème # 3
Lorsque vous disposez de peu de revenus, il est probable que vous deviez faire appel aux banques alimentaires. En fait, selon l’étude « Bilan-Faim 2011 [3]», les banques alimentaires, au Québec, ont connu une croissance fulgurante de 22 % depuis le début de la crise financière de 2008 jusqu’en mars 2011. Le constat le plus inquiétant relève de la répartition sociale des gens ayant eu recours aux banques alimentaires[4] :

  • 6 % sont propriétaires de leur logement, proportion qui est doublée lorsqu’il s’agit des personnes habitant une zone rurale (18, 3%)
  • 65,5 % des personnes sont des locataires dans un logement du secteur privé ;
  • 20,3 % vivent dans un logement social subventionné. Un peu moins que la moitié dans les zones rurales (12,8 %) ;
  • 3,7 % vivent dans un refuge ou une maison d’accueil ;
  • 2,9 % sont temporairement hébergés par la famille ou des amis ;
  • 0,8 % vivent dans la rue comme itinérant et presque autant vivent en logement de bande.

Problème # 4
Dans un rapport[5] publié conjointement le 2 mars 2011 par Statistiques Canada et le CDC (Centers for disease Control and Prevention), il est mis en lumière que 26 % de la population blanche au Canada est obèse contre 33 % aux États-Unis, et que la prévalence de l’obésité a augmentée de 10 % depuis 1986 au Canada contre 12 % aux États-Unis.

Questions à se poser
Si, au Québec, comme l’affirme le chercheur Simon Langlois, « la redistribution de la richesse a permis aux ménages de la classe moyenne de rester à flot malgré une diminution des revenus bruts tirés du travail salarié et du marché […] », comment peut-on expliquer que l’obésité ait pu connaître une telle progression tout en se référant aux 4 problèmes que j’ai soulevés ?

Quand on y regarde de près, « le pourcentage de Canadiens entrant dans la catégorie des obèses (IMC supérieur à 30 kg/m2) a presque doublé entre 1978 et 2005, passant de 13,8% à 24,3% de la population d’adultes, soit 1 personne sur 4.[6] » Au Québec, cette « augmentation a atteint 22 %. » Comme il est impossible que 22 % de la population dispose de peu de revenus, et comme il est impossible que 22 % de la population obèse se retrouve uniquement chez les gens disposant de peu de revenus, il faut donc se demander si le revenu a un rôle aussi prépondérant que je le prétends. Voici quelques pistes à explorer :

Piste # 1
On peut faire partie de la classe moyenne et disposer de peu de revenus pour s’alimenter sainement, car les revenus disponibles après avoir payé le loyer ou l’hypothèque, le transport, la voiture, l’électricité, le câble et l’épicerie seront affectés au paiement de la traite mensuelle de la carte de crédit ou des emprunts bancaires. En fait, « les principales constatations démontrent que les Canadiens sont toujours aux prises avec des niveaux records d’endettement des ménages — défini comme étant le solde impayé du crédit des ménages, y compris le crédit à la consommation et le crédit hypothécaire à l’habitation. » et « le ratio dette-revenu des ménages a atteint un nouveau sommet de 146,9 % au premier trimestre de 2011. [7] » Concrètement, « 57 % des répondants endettés ont affirmé que les frais de subsistance courants sont la cause principale de cet accroissement.[8] » Dans de telles conditions, on peut vraisemblablement émettre l’hypothèse que les gens fréquenteront les allées centrales du supermarché à la recherche d’une alimentation à haute valeur énergétique, car ils n’ont pas les revenus pour se procurer des aliments frais qu’ils devront apprêter.

Piste # 2
 On peut faire partie de la classe moyenne, disposer de revenus suffisants pour s’alimenter sainement et s’abonner à un gym privé, mais ne pas avoir le temps pour préparer des aliments frais et faire de l’exercice. Pourquoi ? Parce que les conditions de travail — nous sommes de plus en plus attachés aux milliers de fils invisibles de la communication qui nous lient constamment au bureau — et le rythme de vie — la course constante pour les jeunes ménages entre la garderie, les activités des enfants, etc. —, nous en empêchent. Il s’agit d’une hypothèse plausible qui reste à vérifier.

Au final, le discours de l’obésité a peut-être très peu à voir avec la prise de calories et le fait de brûler des calories comme nous le proposent les gourous de la santé, mais bien plus à voir avec la façon dont la société a construit l’environnement de l’individu dans les sociétés occidentales. Ici, je n’apprends rien à personne.

Reformulation de mon hypothèse de base
« Moins vous disposez de revenus, moins vous avez la possibilité d’être en santé, et cela, même si vous faites partie de la classe moyenne — niveau d’endettement et mode de vie —, et ce, au même titre que les gens qui disposent déjà de peu de revenus. »

En somme, on pourrait dire que le niveau d’endettement et les conditions de vie de la classe moyenne ont des effets similaires sur la santé à ceux éprouvés par les gens qui disposent de peu de revenus. Autrement dit, se classer dans la classe moyenne ne garantit pas de facto la santé.

Conclusion
Le constat auquel arrive le chercheur Simon Langlois voulant que la classe moyenne, au Québec, ne soit pas en déclin parce qu’il y a eu une juste redistribution de la richesse, n’est donc pas infirmé par mon hypothèse à propos de l’obésité et de la nature du revenu. Elle nous renseigne  tout simplement sur le fait que, certains membres de la classe moyenne, bien que disposant de revenus plus élevés, sont parfois confrontés à certains facteurs socioéconomiques pouvant contribuer à une dégradation potentielle de leur santé.

À explorer
La question qu’il faut maintenant se poser et à laquelle il faut réfléchir est celle-ci : « Pourquoi les gourous de la santé tiennent-ils un discours axé sur la saine alimentation et l’exercice, alors que seuls les gens disposant de revenus adéquats peuvent y adhérer ? » Il y a ici plusieurs paramètres à analyser pour trouver une réponse satisfaisante à cette question.


[1] Langlois Simon, La classe moyenne n’est pas en déclin, Les blogues de Contact, Université Laval, 7 décembre 2011, http://www.blogues.ulaval.ca/simon-langlois/la-classe-moyenne-n%E2%80%99est-pas-en-declin/.

[2] Katzmarzyk Peter T., Janssen Ian, The Economic Costs Associated With Physical Inactivity and Obesity in Canada: An Update, Canadian Journal of Applied Physiology, vol. 29, no 1, 2004, p. 104.

[4] Idem, p. 5.

[5] L’espace communication en santé publique, Prévalence de l’obésité : portraits canadien et américain, Portail Québec, Gouvernement du Québec, 4 mars 2011, http://www.espacecom.qc.ca/comprendre/publics-cibles/Prevalence_obesite_portraits_canadien_americain.aspx.

[6] Chaire de recherche sur l’obésité, Les chiffres de l’obésité, les statistiques du Canada, Université Laval, http://obesite.ulaval.ca/obesite/generalites/prevalence.php.

[7] CGA Canada, Les consommateurs canadiens ont-ils encore les moyens d’être un moteur de l’économie ?, Rapport 2011, http://www.cga-canada.org/fr-ca/ResearchAndAdvocacy/AreasofInterest/DebtandConsumption/Pages/ca_debt_default.aspx.

[8] Idem.

2 Commentaires

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  1. Langlois / déc 16 2011 16:38

    Pierre
    vos questions sont pertinentes ainsi que les réponses que vous leur apportez !
    Le budget pour le logement et pour les dépenses contraintes a augmenté au sein des classes moyennes. Il en résulte donc certainement une contrainte exercée sur le budget alimentaire. Ce point pourrait être creusé empiriquement, ce que je ferai en 2012.
    La contrainte de temps est aussi fondamentale. Les gens moins fortunés, comme ceux qui font parti du bas de la classe moyenne par exemple, achètent de la nourriture préparée afin de gagner du temps, mais celle-ci n’est pas nécessairement toujours de bonne qualité (friture, pizzas, hamburger, plats cuisinés salés, etc.). La variable « emploi du temps » devra dans l’avenir être prise en compte dans ce type d’analyse, comme le montre l’indice CIW traité dans le premier billet. Les gens de classe moyenne ont connu une baisse du revenu de marché, comme je l’ai montré, mais aussi une augmentation des contraintes de temps (transports plus longs, etc.). Or, la redistribution par l’État dont j’ai parlé ne peut pas grand chose sur ce plan.
    Votre commentaire est un bon apport à la position du problème des classes moyennes.

    simon langlois

Rétroliens

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