Gérontophobie, chirurgie esthétique et autres choses dangereuses
Cette fois-ci, ma panique de la semaine concerne la gérontophobie que nous sommes collectivement en train de mettre en place. Celle-ci se décline en trois catégories : la peur de vieillir ; la peur des personnes âgées ; la haine envers les personnes âgées. Nos sociétés occidentales ont instillé en nous, depuis une quarantaine d’années, une crainte quasi viscérale du vieillissement. Je me suis même surpris, en visitant mes beaux-parents qui habitent un foyer pour personnes âgées, à trouver désolant ce spectacle de personnes obligées d’utiliser des déambulateurs (marchettes), qui font tout lentement, qui répètent toujours les mêmes choses, et dont l’intérêt pour le moindre détail a une ampleur telle qu’il envahit et empoisonne parfois leur existence. Et j’ai la conviction que je ne suis pas le seul de ma génération à y avoir pensé. Et pourtant, je n’ai que 56 ans. Remarquez la formulation de ma phrase précédente : « je n’ai que… ». Alors, imaginez ceux qui sont plus jeunes que moi. Comment en sommes-nous arrivés là ?
Alors que certaines cultures privilégient la sagesse et l’expérience des personnes âgées, nos sociétés occidentales préfèrent les parquer dans des lieux où ils se retrouveront ensemble pour écouler des jours heureux — c’est ce que l’on veut nous faire croire —pendant que nous en profiterons pour trouver mille et une méthodes pour éviter de nous retrouver dans leur situation. Selon le site PlasticSurgery.org, aux États-Unis, dès que l’économie a montré des signes de reprise, plus de 1,6 million de chirurgies plastiques ont été pratiquées en 2010, soit une augmentation de plus de 2 % par rapport à 2009 — implants mammaires, rhinoplastie, relèvement des paupières, liposuccion et abdominoplastie. En ce qui concerne les interventions moins invasives, l’augmentation s’est située à environ 5 % — botox, raffermissement des tissus mous, épilation chimique, épilation au laser et microdermabrasion. Qu’est-ce qui nous donc fait si peur dans le vieillissement pour que nous acceptions sans sourciller ce genre de traitements ? En fait, vieillir est devenu la grande crainte collective. On ne raisonne pas avec la peur, donc on prend les moyens pour l’éloigner — chirurgies, fitness, nutrition — tout en pensant que nous reculerons d’autant cette inéluctable échéance.
Paradoxalement, alors que le grand âge m’inquiète en voyant tous ces gens déambuler lentement dans les corridors aseptisés des foyers pour personnes âgées, mes deux meilleurs amis ont 70 ans et je m’appuie régulièrement sur leur jugement pour me guider. Mon directeur de thèse de doctorat approche cet âge, et c’est la raison pour laquelle je l’ai choisi. Cette crainte est-elle viscérale ou s’agit-il d’une pure construction sociale ? Chose certaine elle est devenue une panique collective sur laquelle mise les entreprises qui promettent la remise à neuf ! Ironiquement, avec le vieillissement accéléré de la population, c’est sûrement un domaine où il n’y aura pas de chômage !
© Pierre Fraser, 2011 / Santéisme



