Quand médias sociaux, médias de masse et base de données s’emballent : effet tunnel informatique
(Ce texte est un extrait du livre « Théorie des tendances – L’infime probabilité comme moteur de l’histoire »)
Après la démission du président Ben Ali de la Tunisie, le 4 janvier 2011, sous la pression à la fois d’un mouvement citoyen et d’une révolution populaire, les stratèges de la Maison Blanche, avec leurs modèles informatiques et géopolitiques, tout comme les experts des services de renseignements israéliens, pensaient que les chances que le phénomène se reproduise en Égypte n’étaient que de 20 %. A posteriori, il faut se rendre à l’évidence que cette hypothèse était boiteuse ! Mais c’est toujours facile a posteriori de déclarer n’importe quoi à propos de quoi que ce soit !
Selon Mark Abdollahian [1], qui a conçu plus d’une douzaine de systèmes géopolitiques prédictifs pour différentes agences gouvernementales, « tous nos modèles informatiques sont inefficaces, et certains le sont moins que d’autres. [2] » Alors que le Pentagone a dépensé plus de 125 millions de dollars dans le développement de modèles informatiques prédictifs censés prévoir les événements politiques, il nous faut constater que les résultats sont plus que décevants. Faut-il ici souligner que les spéculateurs de Wall Street ont, eux aussi, basé leurs prédictions sur de tels modèles privilégiant l’effet de levier financier qui était censé nous protéger de la catastrophe. Même plus, pendant l’été 2008, tous les gourous et experts de la finance ne voyaient dans leur boule de cristal informatique qu’une progression des marchés pour le futur ; la crise était impossible. Soudain, en septembre 2008, elle nous frappait de plein fouet.
Autre exemple, les activistes égyptiens, qui ont utilisé Facebook pour organiser la première journée de manifestation au Caire, pensaient rejoindre à peine quelques milliers de personnes. Ils n’auraient jamais cru que cette fronde allait conduire à la démission de Moubarak, encore moins que l’armée serait du côté des manifestants. Qui aurait pu penser que l’immolation, le 17 décembre 2010, d’un jeune marchand de fruits en Tunisie, allait conduire à ce que la presse a nommé le printemps arabe, et que celui-ci allait s’étendre au Yémen, à la Libye, l’Algérie, le Maroc, et la Jordanie ? Personne, surtout pas les experts et les spécialistes.
J’ai la ferme conviction qu’il est impossible de quantifier le comportement humain. Notre espèce est imprévisible, inconstante et réagit différemment dans des circonstances similaires. C’est aussi ça la puissance de l’imprévisible. La politique et l’économie ne sont pas des sciences, mais bien plutôt un amalgame d’histoire, de philosophie, de psychologie, de démographie, de valeurs, de culture, et de géographie. Il est définitivement impossible de quantifier ces phénomènes, et pourtant, nous avons l’arrogance de croire que nous pouvons y arriver. Il est clair que nous ne serons jamais en mesure de prédire le comportement humain. Tout ce qu’on peut dire à propos de ces modèles informatiques, c’est qu’ils ne sont rien d’autre que des outils parmi bien d’autres pour nous aider à évaluer le futur. Notre erreur serait de croire que ces modèles informatiques peuvent nous apprendre quelque chose à propos du futur. Et pourtant, nous tenons plus que tout à cette erreur.
À mon avis, plus nous nous en remettons aux modèles informatiques pour prévoir le futur, plus nous décuplons la possibilité que des événements imprévisibles puissent survenir. Pourquoi ? Parce que, plus nous nous en remettons aux modèles informatiques pour nous aider à prendre des décisions, plus nous augmentons l’effet tunnel, et plus nous réduisons notre cognition périphérique.
Êtes-vous conscient de la chose ? Déjà que l’effet tunnel médiatique conduit à une fibrillation médiatique, imaginez l’impact de l’effet tunnel informatique. Ce dont nous avons réellement besoin, ce sont des êtres humains capables d’exercer leur jugement. Nous avons besoin d’analystes qui comprennent la culture, le langage et l’histoire d’un peuple. Il faut être capable de penser comme celui qu’on prétend analyser.
Effet tunnel informatique
Diminution inversement proportionnelle de notre capacité à obtenir des analyses pertinentes sur des sujets en fonction de notre propension à nous en remettre de plus en plus à des modèles informatiques qui ne sont nullement en mesure de prendre en compte la complexité de la réalité.
L’effet tunnel informatique diminue de façon beaucoup plus significative notre cognition périphérique que l’effet tunnel médiatique. Le seul fait de s’en remettre à des modèles informatiques accentue de plusieurs degrés notre incapacité à juger des choses et des événements. En fait, même si les modèles informatiques traitent des centaines, voire des milliers de paramètres beaucoup plus efficacement et rapidement que nous pourrions le faire, il n’en reste pas moins qu’aucun modèle ne sera jamais en mesure de prendre en considération l’imprévisible. Il est impossible de traduire l’imprévisible sous forme d’algorithmes.
[1] Shachtman Noah, Pentagon’s Prediction Software Didn’t Spot Egypt Unrest, Wired, 11 février 2011, http://bit.ly/hTZdqp.
[2] Personnellement, je me permets ici de féliciter monsieur Abdollahian pour son honnêteté !
© Pierre Fraser, 2011





Excellent texte !!