Pourquoi suivons-nous le troupeau ?

Mark Twain a déjà dit à propos de son personnage Tom Sawyer : « Tom a découvert une grande loi de l’action humaine : pour faire en sorte qu’une personne convoite quelque chose, il suffit que cette chose soit difficile à atteindre. »

Le comportement humain est une chose vraiment fascinante. Mais ce qui est le plus fascinant, c’est que nous arrivons à nous berner nous-mêmes. L’exemple des marchés financiers nous permet de constater que le troupeau se dirige dans une direction donnée en fonction des données que les autres lui fournissent. Si le troupeau tourne à droite, vous tournez à droite, s’il investit, vous investissez, s’il recycle, vous recyclez, s’il pense que la terre court à la catastrophe, vous croyez que la terre court à la catastrophe, s’il pense que combattre le réchauffement climatique est ce qu’il faut faire, vous combattez le réchauffement climatique, etc. Par contre, les économistes, eux, pensent que c’est faux, et que nous sommes tout à fait capables de prendre des décisions réfléchies, mesurées et posées. En fait, les économistes se basent sur deux idées naïves :

  1. Nous sommes individuellement capables de prendre les bonnes décisions.
  2. Nous agissons rationnellement. Pour chacune de nos décisions nous pesons adéquatement le pour et le contre.

En réalité, nous ne sommes pas rationnels, loin de là. Nos comportements irrationnels ne sont pas l’exception mais la norme. Et comme nous les répétons systématiquement, nos comportements sont donc prévisibles. Faire une telle affirmation ne va-t-elle pas à l’encontre de la notion de libre arbitre ? Absolument pas. En fait, je pense que notre libre arbitre est directement fonction de nos habitudes plutôt que de nos choix. Commençons tout d’abord par voir comment nous arrivons à nous berner nous-mêmes en nous suivant nous-même. Il y a deux comportements bien distincts de type de troupeau : suivre le troupeau et suivre le troupeau de soi-même.

  1. Suivre le troupeau. Supposons que vous êtes en voyage à Paris. Vous avez faim. Vous voyez deux personnes qui attendent à la porte d’un restaurant. Soudain, une troisième personne vient se joindre à la file d’attente. Vous vous dites qu’il doit s’agir d’un très bon restaurant et vous faites la file. Ce comportement survient chaque fois que vous présumez qu’une chose est bonne ou mauvaise en vous fondant sur le comportement précédent des autres. Conséquemment, vous ajustez votre comportement en fonction de celui des autres. L’exemple de l’investissement et des bulles spéculatives représente très bien ce type de comportement.
  2. Suivre le troupeau de soi-même. Ici, vous vous suivez vous-même. Ce type de comportement survient lorsque vous pensez qu’une chose est bonne ou mauvaise en fonction de vos comportements précédents. Essentiellement, lorsque vous êtes la première personne à faire la file devant un restaurant, vous commencez à faire la ligne derrière vous-même dans vos comportements subséquents.

Suivre le troupeau de soi-même mérite que je développe un peu plus sur la chose. Supposons que vous ayez l’habitude de mettre tel marque de marmelade sur vos tartines le matin. Elle est bonne, et en plus, son prix est abordable. Donc pas vraiment raison de vouloir changer. Soudain, un beau jour, au supermarché, juste à côté de votre pot de marmelade habituel, un nouveau pot de marmelade fort bien présenté fait la compétition à votre produit préféré. Le pot est deux fois plus petit que l’autre, et le prix est le même que celui de votre pot habituel. Vous lisez la fiche alimentaire et vous constatez que cette nouvelle marmelade contient moins de sucre, mais qu’elle contient aussi deux fois plus de zestes d’orange, de lime et de citron.

Votre curiosité est piquée. Après avoir tergiverser quelques minutes, vous décidez d’essayer cette nouvelle marmelade. Le lendemain matin, que se passe-t-il ? Vous êtes totalement subjugué par la saveur et la texture de cette nouvelle marmelade. Deux semaines plus tard, de nouveau à l’épicerie, vous vous rappelez que vous n’avez plus de marmelade. Vous êtes devant les pots de marmelade. Pour le même prix, avec votre ancienne marmelade, il vous faut environ quatre semaines pour vider le du pot. Avec la nouvelle marmelade, vous ne faites que deux semaines. Mais, vous vous rappelez quel bonheur et quel plaisir vous avez éprouvé lorsque vous avez goûté pour la première fois la nouvelle marmelade. Vous prenez donc la nouvelle marmelade à nouveau. En posant ce geste, vous êtes la seconde personne derrière vous-même. Dix ou quinze jours plus tard, vous vous pointez à nouveau au supermarché. Vous êtes devant les pots de marmelade, vous vous souvenez de ce que vous avez fait la dernière fois, et vous repartez une fois de plus avec la marmelade la plus coûteuse.

Voilà comment nos premières décisions se transforment en habitudes. Nous nous suivons nous-mêmes. En procédant ainsi, nous pensons que nous agissons en fonction de nos préférences, alors que nous agissons en fonction d’une habitude en nous suivant nous-même. Ici, ce qui est intéressant, c’est que nous avons en nous, profondément ancré, un côté dinde. Non seulement suivons-nous le troupeau, mais en plus nous pensons que notre personnalité est le résultat de l’ensemble de nos préférences alors qu’elle est constituée de l’ensemble de toutes nos habitudes.

  1. Ludwig
    17 mars 2010 à 04:32 | #1

    Mais est – ce que nos habitudes ne sont-elles pas elles – même le résultat de nos préférences ?

    Quand une préférence change, l’habitude qui en résulte aussi. Non?

    Peut-être un peu simpliste…

  2. 16 mars 2010 à 18:07 | #2

    Nous suivons car nous sommes en compétition. Peut-être pas pour un pot de marmelade mais dans nos relations sociales, nous devons faire autant, sinon plus, que le prochain. Se laisser dépasser est sans contredit un geste dangereux: nous serons en position de faiblesse.

    L’analogie avec la guerre froide permet de l’imager. Nous ne pouvons pas laisser l’ennemi s’armer seul. La rationalité des agents dicterait au moins de s’armer également pour se défendre. Et l’escalade de la confrontation peut s’enclencher à ce moment. Nous suivons le troupeau de cette façon, même si j’utilise plutôt le terme compétition.

    Choisir un restaurent , une action, un geste éco-responsable, vous devez nécessairement voir ce que l’autre fait pour prendre votre décision. Pour se positionner sur le nouveau marché des énergies alternatives, si la tendance est à l’éolienne, qui voudrait se fermer les yeux et ne pas faire de recherche dans ce domaine? (Qu’importe si l’expertise d’hydro-electricité ou du nucléaire est vachement plus avancée).

    Par contre ma remarque ne peut s’appliquer à ce que vous nommer ‘Suivre Le Troupeau Soi-Même’. Vous y décrivez la création d’une habitude avec une image de démultiplication de soi-même forte amusante et instructive…Je ne peux pas me permettre d’apposer l’étiquette de ‘compétition’, alors.

    Il me vient une idée indélicate: et si vous étiez leurré par le groupe de mot ‘ Suivre le troupeau’ ? Car si j’accole le principe de ‘Création d’une compétition’ et ‘Création d’une habitude’ à vos deux comportements, je n’ai plus du tout les même plans de valeur. Vous seriez en train de mettre a égalité deux comportements, semblent-t-il homonyme, mais d’un tout autre registre: le choix social et le choix individuel.
    Vous procédez par syllogisme et donner comme conclusion que l’habitude est au coeur de notre personnalité, alors que je crois que les arguments majeur et mineur ne peuvent pas nécessairement se comparer.

    Je me trompe?

  3. christine
    16 mars 2010 à 17:24 | #3

    Ouh la la, c’est bien binaire, tout ça !!
    Il y a pourtant bien d’autres alternatives..
    1- je vois que tout le monde fait la queue, je me dis que c’est un bon restau, je fais la queue aussi.
    2- tout le monde fait la queue, la barbe… c’est peut-être bon, mais les restaus ne manquent pas et je vais voir ailleurs.
    3 – tout le monde fait la queue, ça doit être un chouette restau, mais pas envie de faire la queue.. je mets mes lunettes noires et passe devant tout le monde en jouant les VIP incognito. — je sais, ce n’est pas bien, mais qui ne s’est jamais fait “gratter” dans une file d’attente sans oser broncher?
    4 – tout le monde fait la queue, mais je suis méfiante et vais regarder le menu, la propreté de la vitrine, l’arrière du restau pour voir les poubelles, les cuistots qui fument une cigarette en se grattant les cheveux, et je me dis que la gastroentérite ne passera pas par moi aujourd’hui..
    On peut broder mille scénarios!

    De même pour les marmelades …Exemple tout aussi réducteur!
    Rien ne m’interdit d’alterner les achats des différentes sortes, ne serait-ce que pour ménager mes finances, rien n’interdit de tenter les autres variétés en pensant : celle que j’ai goûtée n’était pas mauvaise, est-ce que la cerise est aussi bonne? rien ne dit que je ne vais pas finir par faire moi-même mes marmelades (c’est très simple, en plus!)

    Juste un petit détail : irrationnel et prévisible, c’est antinomique, non?

    Il y a dans l’article des exemples de “suivi du troupeau”, cela relève d’une logique de mimétisme, mais pas de comportement irrationnel.

    restons optimistes : posséder un libre arbitre, c’est savoir ce qui est bon pour nous, ou pas, puis choisir en fonction du but à atteindre et de ce qu’il est possible de faire.
    Lorsque nous suivons les autres, nous en avons conscience et savons pourquoi… Normalement c’est parce que nous avons décidé (à tort ou à raison, je ne porte pas de jugement!!) qu’il est de notre intérêt de procéder ainsi (ou alors notre cas est désespéré)

    Cela dit en passant, si je sais que quelque chose est bon pour moi, et agis en conséquence, je veux bien être considérée comme une dinde si je persiste dans mon comportement… le masochisme non plus ne passera pas par moi :-)

  4. ropib
    16 mars 2010 à 14:48 | #4

    Analyse des plus étrange.
    Je ne vais pas au mc donald le mercredi sous prétexte que les familles s’y pressent. De plus le côté mystérieux d’un restaurant est très attractif aussi (j’ai expérimenté ça au japon: un restaurant avec aucune indication, un simple rideau à l’entrée, un extérieur propre et très simple, dans une petite rue avec peu de passage, aucun indice sur la fréquentation… il y avait quand même une impression de qualité).
    Actuellement j’ai aussi une tablette de chocolat à mes côtés et je la convoite, pourtant elle est très facile d’accès.

    Je pense que le suivi de troupeau est un peu valorisé aujourd’hui, en effet, dans ces deux formes (peut-être y en a-t-il d’autres quand même, je ne saurais dire, mais l’idée est intéressante). Je me trompe peut-être mais je me dis que c’est peut-être un phénomène historique.

  5. Olivier MONTULET
    16 mars 2010 à 11:22 | #5

    Je pense comme vous que la majorité suit le troupeau (même s’ils sont persuadés d’être libres). L’être humain est un être social. Il a besoin de vivre avec les autres. Même sa personnalité à besoin des autres pour se construire. Il n’accepte donc de s’en différencier qu’à la marge pour manifester sa personnalité. Certains affichent une différentiation tapageuse par rapport au groupe, mais dans ce cas il ne s’agit pas de suivre un autre chemin mais de se distinguer pour être valorisé par le groupe. Les “révolutionnaires” qui réussissent n’ouvrent pas une voie nouvelle au groupe. Ils ne font que se l’approprier. La voie dont ils se font leaders opportuns est en réalité uniquement issue de la tendance que suit le groupe.
    Je crois cependant qu’il en est qui ne suivent pas la meute. Ces isolés sont discrets, surtout marginalisé car ils gênent et on leur serine qu’ils feraient mieux de ne pas se battre contre des moulins à vents. C’est un choix de vie pénible car ils ne reçoivent que très peu de reconnaissance, parfois une sympathie feinte tout au plus. Ils finissent par la dépression mais, même s’ils s’en relèvent car ces déprimés là ont la colère comme moteur, ils ne peuvent se résoudre à suivre le groupe. Ce serait une atteinte à leur intégrité. C’est une voie bien difficile. C’est la voie que j’ai choisie. Et même votre exemple du pot de marmelade est à l’opposé de mon vécu et j’ai bien du mal à comprendre ce comportement d’addiction à la tendance (comprendre, pas au point du vue intellectuel mais du point de vue affectif).

  6. 16 mars 2010 à 08:51 | #6

    Non seulement suivons-nous le troupeau, mais en plus nous pensons que notre personnalité est le résultat de l’ensemble de nos préférences alors qu’elle est constituée de l’ensemble de toutes nos habitudes.

    J’adore , la personnalité c’est quoi alors ?

    Or , je vais plus m’attarder ici ;

    « Tom a découvert une grande loi de l’action humaine : pour faire en sorte qu’une personne convoite quelque chose, il suffit que cette chose soit difficile à atteindre. »

    Pourquoi je convoite toujours l’innaccessible et l’impossible , à la longue c’est fatiguant , ça brûle et la plus part du temps ça mène nul part , mais je perciste toujours et encore …têtu que je suis .

  1. Pas encore de rétroliens.

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