Accros à votre iPhone, Twitter, Facebook, etc. ? Vous souffrez d’egocasting !
« Et j’ai alors souffert d’un grand sevrage. Je ne pouvais plus m’auto-égocaster comme je voulais, avec les moyens limités que j’avais ! Ce fut une grande révélation. Le multitâches fait tellement parti de mon quotidien, et vos réflexions me font remettre bien des habitudes en question. »
C’est dans ces termes que l’une des fidèles lectrices de mon blogue qui est présentement hospitalisée m’a fait part de son désarroi. En fait, madame M est tout simplement l’expression de ce dont je traite sur ce site et dans mon livre.
Fantôme d’ego et egocasting
Nos sociétés en sont à un tournant. Le numérique n’est plus seulement une technologie, mais une valeur culturelle socialement partagée. La complexification croissante de notre infrastructure technologique nous impose une nouvelle vision du monde. Non seulement le monde est-il devenu plus complexe, mais il est aussi devenu plus fragile à une multitude d’événements imprévisibles. Les cygnes noirs, ces événements hautement imprévisibles, sont beaucoup plus susceptibles de nous affecter profondément.
Nous nous sommes collectivement dotés comme jamais auparavant dans toute l’histoire de l’humanité d’une incroyable capacité à interagir avec nos semblables par technologies interposées. L’idéal du Siècle des Lumières pour tous les citoyens de s’exprimer sans contrainte s’est enfin concrétisé au sein des sociétés démocratiques. Nous pouvons produire et diffuser tous les contenus que nous voulons sans filtre, sans censure et sans contrôle : blogues, Twitter, Facebook et YouTube ne sont que quelques outils de cette expression renouvelée. Ce nouveau tracé de la frontière de notre communication nous a conduits à une fantastique mise en valeur de nous-mêmes. Nous avons créé un fantôme d’ego de notre personnalité qui se balade virtuellement pour nous sur Internet alors que nous ne sommes pas connectés au Flux. Après le broadcasting, diffusion de contenus vers la masse, nous voici en plein dans l’egocasting, ce nouveau paradigme de la diffusion de moi dans l’univers des 0 et des 1. C’est une magnification de l’ego au plus pur sens du terme, mais c’est aussi en même temps une incroyable opportunité pour redéfinir en même temps la notion de l’expression de soi et de la consommation.
Avec l’arrivée des médias sociaux et des outils de production et de diffusion sur Internet, nous avons créé un fantôme d’ego de nous-mêmes qui se manifeste au-delà de notre propre personne. Présent lors de nos moments d’absence virtuels, il tient lieu de l’expression de nous-mêmes, toujours renouvelée pour celui qui nous approche pour la première fois. C’est l’egocasting.
La dématérialisation de la société
Au fil des siècles, nous avons développé différentes techniques pour compiler et disposer de nos savoirs collectifs. Nous les avons tout d’abord codifiés verbalement dans des contes ou des rites de passage, et par la suite, nous avons utilisé la pierre pour les graver. L’arrivée de l’imprimerie a bouleversé la tradition orale et complètement changé la donne. Pour la première fois depuis les débuts de l’humanité, nous étions en mesure, sur une grande échelle, de pouvoir conserver tous nos savoirs. L’imprimerie nous a autorisés à nous remémorer à volonté nos cultures, nos codes, nos façons de penser et d’agir, de nous réguler en tant que société, etc. La consignation de nos savoirs sur du papier a permis l’avènement de la science et la diffusion des idées. En un mot, l’imprimerie a révolutionné notre relation au savoir et à nous-mêmes.
Au XXe siècle, les journaux, la radio, le disque, le cinéma et la télévision sont venus ajouter quantitativement et qualitativement à notre capacité de cognition sociale. Les médias de masse nous ont permis de consolider non seulement nos valeurs partagées, mais aussi de nous inscrire systématiquement dans un processus de construction constant et permanent de nos codes culturels. L’arrivée des ordinateurs a, quant à elle, complètement redessiné notre rapport à nos savoirs collectifs.
Nous avons, pendant plus de quatre siècles, déployé des moyens énormes pour matérialiser nos savoirs collectifs sous différentes formes, depuis le papier, en passant par les bandes magnétiques et les disques de vinyle, jusqu’aux CD et DVD. Avec l’arrivée du numérique, nous nous employons férocement à dématérialiser tout ce que nous avons matérialisé.
Le numérique est en passe de redéfinir totalement et en profondeur notre relation, non seulement à nos savoirs collectifs, mais aussi à celle que nous entretenons avec les autres membres de la société. En fait, nous sommes en train d’entrer dans une réalité sociale augmentée par technologies interposées. Nous avons, par le truchement du numérique, dématérialisé, détemporalisé et délocalisé nos contenus qui représentent nos savoirs collectifs, mais nous sommes aussi en train de dématérialiser, détemporaliser et délocaliser les relations que nous entretenons avec autrui.
C’est l’ensemble de notre société que nous dématérialisons, détemporalisons et délocalisons sous différentes formes. Ce que l’on nomme le « cloud computing », nos savoirs collectifs et nos relations avec autrui stockés et traités par des fermes de puissants serveurs informatiques, est l’exemple parfait de cette cognition sociale augmentée. L’interaction à nos savoirs communs, nos communications et nos interactions se font maintenant par technologies interposées.
Nous sommes systématiquement attachés aux milliers de fils invisibles de la communication et nous nous sentons « en manque » lorsque nous ne sommes pas connectés au Flux.



J’ai récemment écrit un billet aux sonorités rapprochantes, concernant nos amis les blogueurs : http://savignac.wordpress.com/2010/02/20/le-blogueur-ce-pretentieux-cet-influent-imposteur/
On en discute sur mon blogue, et Renart Leveillé en parle également sur le sien.
Maintenir le lien social tout en restant chez soi!!
Voilà qui est rassurant : la maîtrise du cordon ombilical nous reliant au vaste monde !!!
Ou plus exactement : des liens ombilicaux.
Qui ont au moins le mérite de pouvoir être choisis, ce qui expliquerait la sensation de manque pour certains.
Utopie du non-conflictuel?
Un autre truc, en passant. Je remarque que l’apparition des commentaires se fait par ordre antéchronologique, ce qui est contraire à la majorité des blogues que j’ai pu consulter. C’est mêlant…
Oui, au-delà, on pourrait imaginer une étude des processus internes – et non plus seulement des causalités externes – de l’egocasting : une sorte d’egologie !
Quelle bonne idée que celle-ci ! Suffit maintenant de savoir par où prendre le phénomène. Mon collègue Roger Tremblay me faisait une remarque similaire en ce sens. Il y a donc ici tout champ à fouiller et développer. Une épistémologie de l’egocasting ?