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Archive pour 5 février 2010

Twitter ou la société d’adoration mutuelle

5 février 2010 30 commentaires

La Théorie des tendances a introduit un concept fort intéressant : l’egocasting. Qu’est-ce que l’egocasting ? En fait, vous l’aurez compris, c’est un néologisme composé du mot « ego », ainsi que du mot anglais « casting » qui signifie « diffusion ». L’egocasting se décline en deux temps :

  1. Consommation de contenus. À l’inverse du broadcasting, qui est le modus operandi des médias des masses où on diffuse de l’un vers tous, l’egocasting c’est la capacité pour un individu de consommer les contenus qu’il veut, lorsqu’il le veut, et quand il le veut. Cette appropriation du contrôle sur le contenu a commencé avec l’apparition de la télécommande qui a permis au téléspectateur d’effectuer des choix télévisuels sans être obligé de se lever de son fauteuil et de zapper les publicités. Le magnétoscope, et plus tard les enregistreurs numériques ont complété cet aspect. Au milieu des années 1970, le câble et le satellite ont permis l’émergence du narrowcasting (diffusion restreinte). Alors que le broadcasting n’offrait que quelques grandes chaînes nationales, le câble et le satellite ont engendré un foisonnement de chaînes spécialisées. Le téléspectateur est donc devenu sélectif face à ses choix télévisuels.
  2. Production de contenus. Au début des années 2000, l’arrivée du blogue a marqué une nouvelle ère dans le domaine des contenus. Le simple citoyen est passé du statut de consommateur de contenus à celui de producteur de contenus. Quelques années plus tard, des outils de production audio et vidéo de qualité, et de surcroît gratuits ont permis au premier quidam venu de produire lui-même ce qu’il voulait. Tout ce qu’il manquait, c’était une plateforme de diffusion pour ces mêmes contenus, besoin que les YouTube, Facebook, Flickr et Twitter de ce monde sont venus combler. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, n’importe qui disposant d’un ordinateur et d’une connexion Internet peut être à la fois un consommateur et un producteur de contenus.

Société d’adoration mutuelle

Dans cette production tous azimuts de contenus par tout un chacun est surgi un phénomène tout particulier avec des plateformes de réseautage social comme le blogue, Twitter et Facebook: la diffusion de soi pour obtenir la reconnaissance de soi. Ces outils sont de fantastiques machines de promotion de soi. Et les gens ne se gênent surtout pas pour les utiliser, et c’est très bien ainsi. C’est à qui fera le plus possible la promotion de lui-même afin de rejoindre un public de « suiveurs » et d’admirateurs. Seth Godin, quant à lui, appelle ça votre « tribu ». (Pour l’aspect tribu, consultez l’article suivant: Twitter, autoadulation et autopromotion)

Une fois que la tribu est constituée, se développe alors une société d’adoration mutuelle. Twitter, par exemple, est la quintessence de cette société. Les célèbres Follow Friday sont un moment privilégié pour dire quelles sont nos personnes préférées. Comme nous sommes tous des êtres grégaires, que nous avons tous un ego, nous aimons que quelqu’un mentionne notre nom, car nous aimons que notre ego soit flatté. Comme nous sommes polis, nous mentionnons à notre tour tous les gens qui nous ont mentionnés. Nous créons ainsi une société d’adoration mutuelle.

En fait, la société d’adoration mutuelle est constitutive de l’egocasting, L’une des finalités de l’egocasting étant de produire des contenus pour se faire reconnaître dans le but d’obtenir une satisfaction personnelle, elle oblige à une démarche d’adoration mutuelle. Personne ne nous adorera si on n’adore pas quelqu’un en retour. De cette façon, Facebook, aussi bien que Twitter, nous enferme dans un cercle de mutuelle adoration, et soudain, nous pensons que nous sommes appréciés par les autres. En réalité, nous ne sommes pas vraiment adorés par les autres au sens littéral du terme : les autres nous adorent pour que nous les adorions en retour. C’est un geste purement intéressé, et il n’est pas très différent de notre comportement dans la vie ordinaire de tous les jours. Intrinsèquement, nous recherchons tous la reconnaissance de soi. Facebook et Twitter sont tout simplement venus amplifier ce phénomène.

L’année dernière, mon ami Claude Forest (celui qui en a marre de donner des conférences avec un Tweetwall), à San Francisco, a vécu une expérience fort intéressante au sein d’une coopérative Web où il a pu observer le phénomène de l’adoration mutuelle. Les membres de la coopérative étaient tous des blogueurs qui avaient déjà l’habitude de s’adorer mutuellement. Je te fais un commentaire sur ton blogue, tu me fais un commentaire sur ton blogue, je te tweete, tu me tweetes, on se tweete, je te Facebooke, tu me Facebookes, on se Facebooke, on participe à des rencontres  5 à 7 dans la vraie vie, et on se dit à quel point on admire le travail de l’un et de l’autre. Pour couronner le tout, il y en a un ou une que l’on admire plus que tous les autres, car il ou elle a 10 ou 20 fois plus d’admirateurs que nous, et on se dit qu’en l’adorant nous attirerons des admirateurs pour nos propres fins d’admiration. En fait, la société d’adoration mutuelle a toujours besoin d’une personne qui est admirée plus que les autres, autrement, comment adorer des gens s’il n’y a pas minimalement une personne que des gens adorent ?

Dans cette surenchère d’adoration mutuelle, nous avons l’impression d’être aimés, mais c’est faux. Personne ne nous aime, et tout le monde nous aime en même temps. Par contre, nous sommes heureux d’être adorés et d’adorer. Voilà où est tout le paradoxe de la chose ! Le plus fou dans l’affaire, lorsque des admirateurs se parlent parfois de seuls à seuls, on se rend compte qu’ils font partie de la société d’adoration mutuelle pour de simples raisons opportunistes; ils n’hésitent pas à critiquer telle ou telle personne qu’ils adorent publiquement, mais qu’ils détestent personnellement. C’est de l’opportunisme à l’état pur sous le couvert de la grande ouverture et de la collaboration que prône le Web 2.0.

J’ai finalement pris une décision : ne plus adorer personne. Conséquemment, on ne m’adorera plus, bien que ce processus soit déjà bien amorcé depuis bien longtemps en ce qui me concerne, car j’ai toujours eu le sens de la provocation.

Au bout du compte, Twitter est peut-être la plus fantastique machine d’adoration mutuelle jamais inventée.

Paradoxalement, c’est aussi un fantastique outil de rejet mutuel. L’un ne va pas sans l’autre. Essayez le moindrement de faire de l’autopromotion, et soudain, vous ne serez plus apprécié, car on croira que vous n’adorez personne. Vous devez adorer pour que l’on vous adore. Vous êtes suspect si vous n’adorez pas ou si vous ne faites pas partie d’une société d’adoration mutuelle. Dans la société d’adoration mutuelle, on procède à un fantastique nivellement par le bas des idées, car celles qui émergent sont le fruit du consensus de l’adoration mutuelle.

Est-ce éthique ou non comme comportement de s’adorer mutuellement dans un but opportuniste ? Chose certaine, le phénomène est là pour rester et s’amplifier, car la Théorie des tendances nous dit que l’ego cherche à se manifester sous toutes les formes possibles, et que les médias sociaux sont un puissant vecteur de l’expression de l’ego. C’est l’egocasting !

Et si on me demande pourquoi je me prête au jeu de la société d’adoration mutuelle sur Twitter, c’est que j’ai aussi une société de haine mutuelle sur Twitter ! Dans mon cas, il est impossible que l’un aille sans l’autre ! Généralement, la société de haine mutuelle est plus efficace !

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