Flux, Web et conscience numérique
Que nous le voulions ou non, le Web est un flux. En fait, il s’agit d’un flux composé de plusieurs flux. Chaque site peut être considéré comme un flux de pages qui se modifient à travers le temps. Chaque page peut-être considérée comme un flux de mots qui changent dès qu’on les édite. Chaque page d’un site peut aussi être considérée comme des flux de pages qui se développent dans diverses directions. Avec l’arrivée des blogues, des fils RSS et des microblogues à la Twitter, la notion de flux devient de plus en plus évidente, visible et tangible[1]. Les flux nous proviennent de partout, constamment, et sans cesse. Dans le Flux, l’interaction est le mot clé, autrement dit, le verbe qui initie l’interaction. Sans « interacteur » il ne peut y avoir d’interaction, donc pas de Flux.
Légende: «I/P» signifie «intrant ou processus». «C » signifie «est composé de», et «S» signifie «est un sous-ensemble de».
Structurellement, le flux est composé d’interacteurs : agents, messages et interactions. Autrement dit, ce sont les intrants de base, les conditions sine qua non pour qu’un flux existe.
- Agents : ensemble des gens et des logiciels qui publient vers des flux.
- Messages : publications des gens et des logiciels redirigées vers des flux.
- Interactions : actes de conversation tels que messages directs, réponses ou citations qui connectent et transmettent des messages entre agents.
Les agents émettent des messages qui permettent à ceux-ci d’entrer mutuellement en interaction. Cette chaîne, agents-messages-interactions, est constitutive du Flux. Sans cette chaîne, il n’y a pas de Flux. Vous me direz peut-être que cette structure ressemble à s’y méprendre avec celle de la communication humaine, et je vous répondrai que je suis entièrement d’accord avec vous, à la différence près, et pourtant majeure, que cette chaîne est supportée par une infrastructure technologique complexe et imposante gérée par des protocoles de communication, tandis que la communication entre deux personnes, sans aucune technologie interposée, est supportée par une infrastructure neurologique gérée par des codes culturels collectivement partagés.
Dans le cas du Flux, l’interaction est toujours efficace, tandis que dans le cas de la communication humaine entre deux personnes, la communication n’est jamais tout à fait efficace.
Ce qui rend le Flux si efficace, ce sont trois caractéristiques bien précises :
- Changement : sans celui-ci, le flux n’a strictement aucune valeur, ce qui n’est pas le cas d’un site Web. Un site Web n’a pas besoin de changer pour avoir de la valeur. Une page Web, même statique, est une collection d’informations pertinentes, et c’est ce qui lui confère sa valeur intrinsèque. Par contre, le Flux, s’il n’était pas changeant et dynamique, serait tout à fait inutile et non pertinent.
- Neutralisation de l’interface : les flux sont des flux de données, et on peut librement y accéder indépendamment de toutes interfaces. En d’autres mots, il n’est pas nécessaire de disposer d’une quelconque interface pour les visualiser, juste d’outils que l’on peut configurer à sa guise pour y accéder et en prendre connaissance. Un site Web, quant à lui, est uniquement accessible par le truchement d’une interface qu’un concepteur a mise en place. Dans l’univers du Web, celui qui conçoit la page d’un site contrôle l’interface, tandis que dans l’univers du Flux, le consommateur de flux contrôle l’interface.
- Prédominance de la conversation : dans l’univers du Web, ce sont les hyperliens qui déterminent ce qui aura de l’importance ou non, alors que dans l’univers du Flux ce sont les actes de conversations qui déterminent la popularité ou l’importance d’un flux.
Comprenez-vous maintenant pourquoi mon ami Claude considère que le Flux est un véritable tyran pour celui qui s’y connecte lorsqu’il donne une conférence ? Il exige de tous ses participants un genre de soumission aveugle à la production d’informations. Mais le Flux est aussi un modèle de performance et d’efficacité dans la communication avec autrui. Il est impossible de manquer sa communication sur le Flux, car si votre interlocuteur n’est pas branché en même temps que vous, votre fantôme d’ego se chargera de s’exprimer pour vous. Votre fantôme d’ego est toujours là sur le Flux, invariablement, et vous êtes donc en mode communication même lors de vos absences. Il s’agit vraiment de l’efficacité de la communication portée à son paroxysme. Plus rien n’échappe à qui que ce soit grâce au Flux, et en même temps, tout nous échappe grâce au Flux.
© Pierre Fraser, 2010
[1] Le Flux n’est pas du temps réel. Ce sont des outils d’interaction en temps réel comme le microblogging qui nous donne l’impression qu’il y a un Web en temps réel.




Question : qu’est-ce qui fait s’agréger les éléments d’un flux entre eux : est-ce aléatoire, chronologique ou déterminé par des finalités de but ou encore par des proximités de “nature” entre éléments ?