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19 janvier 2010 / Pierre Fraser

Votre cerveau vous trompe – Perceptions et représentations mentales

1. La sélectivité

À chaque instant, le cerveau reçoit des milliers d’influx nerveux en provenance de tous nos sens : vue, ouïe, odorat, toucher, etc. S’il fallait que celui-ci tienne compte de toutes ces sensations, il ne pourrait plus fonctionner. On dira donc que le cerveau fonctionne par compression de la réalité et qu’il ne retient qu’une partie des sensations reçues à un instant donné et ignorera les autres. Par exemple, lors d’un accident, différents témoins relateront différents événements : c’est la somme de toutes ces perceptions qui permet aux enquêteurs d’avoir un « portrait » de la situation. La description d’un événement mémorisée sera alors forcément incomplète et biaisée : elle est donc nécessairement partielle, partiellement fausse et fragmentée. Cette sélection s’opère sur la base de ce sur quoi l’attention se porte à l’instant immédiat, des intérêts immédiats, des besoins immédiats, de la motivation immédiate, etc. Le cerveau ignore les stimuli qui sont pour lui sans importance à un moment donné. Autrement dit, le cerveau tronque la réalité et cette situation a trois effets pervers :

  • Notre mémoire a tendance à ne retenir que les faits qui confirment les hypothèses que nous avons a priori sur le monde et à oublier celles qui les contredisent.
  • Lors d’une expérience, il se peut que des phénomènes se manifestent et que nous les ignorions parce que nous sommes en train de chercher autre chose. Les scientifiques peuvent ainsi parfois passer à côté de découvertes potentielles. Par exemple, si je conduis des recherches en pédagogie lors de l’observation d’un groupe témoin, je peux passer au côté de certains comportements clés car je cherche autre chose.
  • Si le cerveau reçoit une sensation à laquelle il est incapable d’attribuer une signification par simple manque de connaissances, il peut tout simplement ignorer cette sensation. Ce comportement du cerveau peut être très gênant, surtout lorsque surgissent inopinément des stimuli incompréhensibles lors d’observations.

En étant conscients du fait que le cerveau fonctionne sur un mode sélectif, nous pouvons être plus vigilants.

2. L’organisation excessive

Le cerveau est plongé dans un processus constant de mise en relations : il tente d’établir de nouveaux liens entre sensations, perceptions et représentations mentales de la réalité. D’un point de vue strictement neurologique, il est constamment en train de réactualiser ses cartes neuronales. Ce sont ces liens et ses réorganisations qui créent notre représentation de la réalité. Par contre, ce comportement, à la limite compulsif, peut nous amener à créer des liens là où il n’en existe pourtant aucun. Le cerveau peut ainsi confondre causalité avec corrélation et coïncidence : il a parfois cette fâcheuse tendance à percevoir un lien de cause à effet entre deux phénomènes qui se succèdent à l’intérieur d’un court laps de temps, ou encore, qui surviennent simultanément.

Par exemple, dès que le printemps se pointe dans un pays nordique, je constate que lorsque la température se réchauffe, la neige fond. J’en conclu donc que le réchauffement de la température fait fondre la neige. Lorsque reviendra le prochain printemps, mon cerveau s’attendra à voir la neige fondre. Dans le cas présent, le fait que la température augmente et que la neige fonde sont deux phénomènes que nous dirons corrélés. La corrélation témoigne d’un lien de causalité.

Mais, il faut savoir que toute corrélation n’indique pas de facto un lien de causalité. Par exemple, lorsque les oiseaux arrivent au printemps, la neige fond. Donc, deux phénomènes corrélés peuvent avoir une cause commune : le premier à se produire n’est pas alors la cause du second. Dans le cas présent, la cause commune est le réchauffement. On pourrait dire que les liens de causalité sont un cas particulier des liens de corrélation.

Il existe une troisième possibilité de corrélation : le hasard. Il n’existe alors aucun lien entre les deux phénomènes. Une corrélation accidentelle est appelée une coïncidence.

Méfions-nous donc de la tendance de notre cerveau à percevoir des liens de causalité partout, même là où il n’y en tout simplement pas.

3. L’interprétation erronée

En plus de chercher continuellement des liens, notre cerveau cherche continuellement des significations. Ce processus est extrêmement puissant : il fut le moteur de notre survie en tant qu’espèce. Accorder une signification aux événements est fondamental et crucial. Le chien qui montre les dents est signe de danger, tandis que le chien qui dort n’est pas pour autant signe de non dangerosité. Il ne faut pas prendre pour acquis que l’interprétation spontanée d’un fait est nécessairement la bonne, même s’il nous semble qu’elle ne peut qu’être la bonne.

4. Les défauts de récupération du contenu de la mémoire à long terme

Le cerveau ne fonctionne absolument pas comme un ordinateur et toute analogie en ce sens serait de la fausse représentation. La mémoire fondée sur un substrat neuronal n’a strictement rien à voir avec celle d’un ordinateur sur disque rigide ou vive. Vous avez sûrement constaté qu’il vous arrive parfois d’être incapable de vous souvenir d’une information, d’un mot, d’une idée ou d’une image qui se trouve dans la mémoire à long terme. Lorsque la chose se produit, c’est que les cartes neuronales entrant en jeu dans la récupération de cette information ne sont pas réactivées. Dans de telles circonstances, réfléchir sur une idée ou sur tout autre sujet peut vous conduire à omettre des éléments importants; tout simplement parce que la mémoire de travail n’a pas récupéré dans la mémoire à long terme les informations requises.

5. La persévérance indue des croyances

La mémoire à long terme peut oublier des liens qui existent entre certaines informations. Si nous modifions la description ou l’explication que nous avons d’un fait, le cerveau ne fera pas automatiquement les réajustements appropriés auprès des autres idées qui lui sont reliées. D’un point de vue strictement neurologique, les cartes neuronales mettant en jeu cette information ne créeront pas de nouvelles connexions avec ces mêmes cartes neuronales. Pour mieux comprendre le phénomène, imaginez une matrice de 8 par 8. Supposons que l’information relierait les points (2,2), (3,2) et (4,5). Supposons par la suite que la nouvelle information mettant à jour l’ancienne information ajouterait deux nouveaux points dans cette matrice, mais oublierait d’en garder la trace; dans une telle circonstance, il y aurait persévérance indue de l’ancienne information.

6. La modification des souvenirs

Avec le temps, les souvenirs ont tendance à se modifier et à se mélanger aux nouvelles expériences que nous vivons ou avec d’autres souvenirs. Plus un souvenir est remémoré, plus il risque d’être altéré. Plus il est ancien, plus il est sujet à caution. C’est un phénomène insidieux et qui a pour effet pervers de nous faire croire que nos souvenirs sont intacts.

7. Les souvenirs fictifs

Certains souvenirs sont purement et simplement fictifs : ils n’ont aucune concordance avec des événements déjà vécus. Néanmoins, nous pouvons avoir des certitudes quant à leur authenticité. Les potins en sont un bon exemple : à partir de ce que l’on connaît d’une personne ont peut facilement extrapoler à son sujet, et à force de répéter ceux-ci on peut en venir à croire en leur véracité.

8. L’influence des émotions sur l’interprétation

Les émotions peuvent nous empêcher d’interpréter correctement les objets et les processus de la réalité. Par exemple, une personne qui a peur des chiens ne percevra pas le chien qui se tient devant elle de la même façon qu’une personne qui adore les chiens. Le sentiment de peur ou d’affection qui est associé au chien n’est pas une propriété du chien lui-même, mais de la personne qui le perçoit.

9. L’intuition de véracité ou de fausseté

Nous avons parfois l’impression soutenue et intense qu’une idée peut être vraie ou fausse. Cette impression n’a aucune valeur en soi, car les sentiments et l’intuition ne sont pas des critères de vérité légitimes pour fonder une analyse objective des faits. Dès qu’une intuition se présente, il nous faut être sur nos gardes et procéder à une analyse rigoureuse de celle-ci.

10. Les croyances implicites

Nous avons tous des croyances implicites. Par exemple, les écologistes activistes sont convaincus que le climat de la planète sera profondément modifié suite aux comportements destructeurs de notre civilisation. Croire en ce postulat fait en sorte que l’écologiste activiste refusera d’envisager d’autres options. Dans les faits, notre planète n’a jamais eu besoin de notre civilisation pour changer de climat, et ce, pour les trois raisons suivantes :

  • La variation de l’excentricité de l’orbite terrestre : sur de longues périodes, cette ellipse est plus ou moins allongée, ce qui modifie la distance moyenne Soleil-Terre. Sans être parfaitement cyclique, cette variation a une périodicité qui est de l’ordre de 100 000 ans.
  • La variation d’obliquité de l’axe terrestre : l’inclinaison de l’axe des pôles par rapport au plan de l’orbite terrestre (on parle de l’écliptique) varie au cours du temps de plus ou moins 1°30′, suivant un cycle de 40 000 ans environ.
  • La précession de l’axe terrestre : l’axe des pôles décrit un cône dont l’axe est la perpendiculaire au plan de l’orbite. Ce mouvement a une périodicité de 26 000 ans, et une conséquence pour le moins intéressante : en 13 000 ans, les saisons s’inversent. En lieu et place de l’hiver on trouve l’été !

La cause majeure de la variation du climat n’a donc strictement rien à voir avec l’homme : elle est la conséquence de la variation cyclique de l’effet combiné des trois paramètres astronomiques de la Terre que nous avons mentionné et qui modifient la quantité de rayonnement qu’elle reçoit du soleil.

Malheureusement, nous ne sommes pas conscients de l’existence de ces croyances implicites dans notre représentation mentale de la réalité et elles influencent ainsi notre jugement à notre insu. Les croyances implicites orientent notre jugement sans que nous nous en rendions compte.

11. Le désir de croire

Nous avons tous tendance à croire à ce que nous désirons croire et à ne pas croire à ce que nous désirons ne pas croire, peu importe la valeur de vérité des idées en question. Par exemple, beaucoup de gens accordent une certaine crédibilité au fait que « les étoiles influencent notre destinée » et très peu de crédibilité à l’idée « que les étoiles distantes de plusieurs milliers d’années lumières n’ont aucune influence sur les phénomènes atmosphériques, géologiques et hydriques de la Terre ». Il faut faire la distinction entre ce qui est effectivement vrai ou faux et ce que nous désirons croire qui soit vrai ou faux. Nous avons tous le choix entre accepter la réalité objective telle qu’elle est et agir en conséquence, ou vivre dans nos fantaisies et agir en conséquence de celles-ci.

12. Le conformisme

Nous sommes fondamentalement des êtres grégaires : nous vivons en société et nous sommes par le fait même influençables : nous avons tendance à croire à ce que les autres croient et à ne pas croire à ce que les autres ne croient pas. C’est une attitude cruciale pour assurer la cohésion d’une société et notre sentiment d’appartenance à un groupe. À l’inverse, croire autre chose que ce que les autres croient nous met à part. Le conformisme permet de renforcer notre estime de soi puisque les autres confirment la justesse de nos croyances en y adhérant eux-mêmes. Et c’est justement là où le conformisme a un effet pervers profond : il peut nous obliger à mettre de côté des idées vraies au profit de faussetés acceptées par un consensus social.

L’astrologie est un bon exemple d’une fausseté acceptée et faisant consensus social auprès d’une large partie de la population; on la retrouve même dans des médias sérieux, et elle fait même l’objet de chroniques radiophoniques. Il ne faut jamais oublier que ce n’est pas parce qu’une large part de la population croit en l’astrologie que l’astrologie est forcément vraie; elle n’est que le fait d’un consensus social. L’argument qui est servi lorsque quelqu’un vient alors jouer le trouble-fête est le suivant : « tant de gens ne peuvent se tromper ». Malheureusement, tant de gens peuvent se tromper !

Il y a aussi le faux conformisme ou le conformisme fabriqué. Par exemple, les écologistes activistes nous disent que la majorité des scientifiques sont d’accord avec le fait que les gaz à effet de serre produit par l’activité industrielle sont responsables des changements climatiques. En fait, il n’y a pas consensus scientifique à ce sujet. S’il y avait consensus auprès des scientifiques, ce ne serait plus de la science mais un système de croyances. De plus, la nature elle-même, sans même l’intervention de l’homme, est responsable pour 96% de l’émission des gaz à effet de serre, CO2 et méthane combinés. Par des campagnes de sensibilisation efficaces, les écologistes activistes ont imposé un conformisme qui a répandu une vision du monde à toute la société occidentale, et par ricochet, aux pays en développement. Aujourd’hui, ne pas être en accord avec ce conformisme a pour effet de nous étiqueter comme citoyen non responsable.

13. L’identification à ses croyances

Afin de nous positionner et de fonctionner, nous nous identifions à nos croyances et en particulier à celles qui sont centrales pour nous. Il ne faut jamais accepter ni réfuter instantanément ou gratuitement une idée qu’on nous propose : il faut toujours la soumettre au préalable à un examen critique et juger de la valeur de vérité de cette idée par une argumentation correcte.

14. Le besoin de cohérence

Nous éprouvons tous un irrépressible besoin d’avoir une représentation mentale de la réalité qui ne comporte pas de contradictions internes. Par exemple, si je crois, selon la Bible, que Dieu a créé l’univers il y a 6 000 ans dans un claquement de doigt, je devrai également croire que la datation radioactive des roches, qui révèle que la Terre a un âge qui se chiffre en milliards d’années, est erronée. Par conséquent, je devrai également croire que la physique nucléaire qui explique la datation radioactive est erronée. Or, c’est la même physique nucléaire qui explique le fonctionnement des centrales nucléaires et des bombes nucléaires. Comment une théorie peut-elle être erronée et juste en même temps dans un même domaine ? Ainsi, si je ne fais pas la démarche intellectuelle requise pour pousser mon raisonnement jusqu’au bout, je ne pourrai pas me rendre compte de l’existence de la contradiction.

Il arrive que le désir de croire soit plus fort que le besoin de cohérence. Dans un tel cas, nous pouvons entretenir obstinément des croyances contradictoires, sans chercher à résoudre le conflit, même si d’autres nous le font réaliser ou même si nous en sommes nous-mêmes conscients.

15. Le besoin de concordance

Tout comme la cohérence, nous voulons que nos croyances concordent avec la réalité : nous ne pouvons pas délibérément accepter de vivre dans une représentation mentale fictive. Par exemple, le fait qu’une théorie soit parfaitement cohérente, c’est-à-dire qu’elle ne se contredise pas elle-même, n’entraîne pas nécessairement qu’elle soit également concordante, c’est-à-dire qu’elle soit en accord avec les faits. De fait, l’astrologie est une théorie cohérente, mais non concordante avec les faits. Concrètement, le besoin de concordance est possiblement le meilleur critère de vérité qu’il soit humainement possible de se donner : une idée doit toujours être en concordance avec les faits.

16. La malhonnêteté intellectuelle

Il arrive parfois que, consciemment ou inconsciemment, nous déformions les faits ou les arguments qui contredisent nos croyances afin de les rendre conformes à nos propres croyances, ou encore, d’en diminuer subjectivement leur valeur de vérité ou leur portée. Il se peut même que nous mentions délibérément, que nous fabulions, que nous tergiversions afin de soutenir nos croyances.


Un commentaire

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  1. georgesvignaux / jan 21 2010 10:21

    Vers les années 30, le psychologue anglais Bartlett (“Remembering”) avait déjà souligné que la mémoire est une reconstruction active du passé…
    gvignaux

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