Bonjour ! Mon nom est Pierre Fraser, doctorant en sociologie à l'Université Laval sous la direction de Simon Langlois. Mes recherches, associées à celles de Georges Vignaux, portent sur les comportements en santé et sur les représentations du corps.Pierre Fraser
Doctorant en sociologie / PhD candidate in sociology / Université Laval
La génuflexion technologique
Publié par le 1 mai 2013
Je suis fasciné. Fasciné par quoi ? Par cette culture de la génuflexion que nous avons collectivement développée face aux merveilles et créations technologiques inventées par les nerdz de la Silicon Valley. Cette incessante quête qu’ils ont de vouloir faire entrer chacun de nous dans un moule uniforme répondant à des critères d’efficacité, de transparence, de certitude et de perfection a de quoi exaspérer. En somme, un programme tout à l’opposé de la nature humaine où la friction, l’opacité, l’ambiguïté et l’imperfection règnent en maîtres.
Une promesse : la technologie est une solution simple et efficace à tous les problèmes, un iGadget pourvu qu’il soit truffé de technologies dernier cri. Sans le «dernier cri», vous n’êtes plus dans la course, vous n’êtes plus une iPersonne attachée aux milliers de fils invisibles de la communication. La iPersonne est avant tout efficace, performante et transparente. Un iGadget c’est la quintessence de la simplicité : plus c’est simple, plus c’est efficace. Quelle adéquation stupide… Les tablettes en sont le summum : plus besoin de souris ou de clavier, que vos doigts qui se déplacement agilement, gracilement et efficacement sur une surface tactile. La tactilité c’est la facilité. On efface la complexité, on l’obnubile, on la relègue aux oubliettes. Et voilà que, soudainement, la communication entre amis et collègues de travail devient simple, efficace, performante, transparente et sans ambiguïté. Le comble du sophisme…
Cette génuflexion technologique que nous faisons chaque fois que nous chantons les louanges de l’enchantement technologique sur Twitter, Facebook et autres incarnations, ou que nous nous précipitons comme un troupeau de moutons ou comme un banc de poissons dans une seule et même direction pour acquérir un iGadget, témoigne de notre inféodation à l’évangile selon Steve Jobs, Mark Zuckerberg ou Google. Cette génuflexion technologique est aussi révérence au simplisme, comme si les technologies, aussi efficaces soient-elle, pouvaient solutionner la complexité de la vie. Comme si le seul fait de cliquer sur le bouton « J’aime » de Facebook, ou de déclarer être en faveur de tel ou tel truc sur Twitter, ou de «compatir électroniquement» à une cause sur Twitter, engageait l’individu dans une véritable mobilisation. Autrement dit, tant que vous n’êtes pas directement impliqué et engagé dans une cause, de tweeter à propos de celle-ci, ou de lire des tweets à propos de celle-ci, ne vous conduira pas à vous impliquer dans celle-ci.
J’ai donc pris la décision de cesser, pour un certain temps, de faire des génuflexions technologiques. Je prendrai la distance nécessaire pour vérifier si ce que j’avance tient ou non la route. En somme, terminé Twitter, Facebook ou autres trucs qui se disent social. Terminé également d’alimenter ce blogue (pour un certain temps du moins), car ce qui m’agace le plus, c’est de voir tout ce travail dont profitent les Google de ce monde, sans que j’en retire un seul centime — et de grâce, ne me sortez pas le discours des Jeff Jarvis, Clay Shirky et Seth Godin qui disent qu’il faut donner gratuitement pour recevoir, ou qu’un blogue est une plateforme pour être reconnu et payé ailleurs.
Les nerdz de la Silicon Valley promettent l’efficacité, la transparence, la certitude et la perfection. En fait, « tous s’efforcent de remédier à la vie de tous : les mendiants, les incurables même y aspirent : les trottoirs du monde, [les entreprises de haute technologie] et les hôpitaux débordent de réformateurs. L’envie de devenir source d’événements [en utilisant Twitter, Facebook, LinkedIn, etc.] agit sur chacun comme un désordre mental ou comme une malédiction. La société, un enfer de sauveurs ! » (Émile Cioran, Précis de décomposition).
La seule chose qui importe vraiment, c’est le travail de réflexion que je mène sur la société avec mon collègue et ami Georges Vignaux («Les imbéciles ont pris le pouvoir…») ainsi que mes travaux de recherche sur la santé dans le cadre de mon doctorat.
P.S. Peut-être que mon vieil ami Roger Tremblay, il y a 25 ans, a compris quelque chose que je viens tout juste de comprendre…
© Pierre Fraser, 2013


